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« Roubaix, une lumière » : lorsque Desplechin s’essaye au film policier

Arnaud Desplechin signe avec son dernier film, présenté dernièrement en compétition à Cannes, une œuvre très noire et un thriller social poignant.


Roubaix. Noël. Daoud, le chef de la police locale et Louis, nouvelle tête du commissariat, doivent faire face à plusieurs affaires, dont celle du meurtre d’une vieille femme, Lucette. Les deux voisines de la victime, Claude et Marie (Sara Forestier et Léa Seydoux), toxicomanes, alcooliques mais aussi amantes, nient toute responsabilité dans ce drame.


Avec son nouveau film, Desplechin s’attaque à un genre tout à fait nouveau pour lui. Et c’est plutôt une réussite. Ambassadeur du cinéma français d’auteur, il se teste pour la première fois à la chronique policière. Il décide de peindre la société et ses difficultés à travers une enquête policière où s’oppose forces de l’ordre et accusés. Desplechin s’inspire pour son long métrage d’un fait réel, celui du meurtre, en 2002, d’une vieille dame dans le Nord de la France, mais aussi d’un documentaire « Roubaix, commissariat central, affaires courantes » de Mosco Boucault (à noter que Roubaix est la ville natale du réalisateur). Le principal intérêt de Desplechin est de montrer une des facettes de la société contemporaine. Avec ce film, le réalisateur renouvelle sa manière d’écrire et de filmer : on note une photographie sèche, des dialogues d’un réalisme obsédant (Desplechin a fait appel à de nombreux acteurs amateurs). On retrouve cependant dans « Roubaix, une lumière » certaines vieilles obsessions du réalisateur comme son goût marqué pour l’énigme.


Le récit débute d’abord à la manière d’un documentaire : on suit le quotidien de la police de Roubaix qui doit faire face au mensonge et à la petitesse humaine de ses habitants (conflits familiaux, tentatives de fraude à l’assurance, plaintes pour viols …). D’un côté, on trouve la loi, la recherche de la vérité. De l’autre, on trouve le mensonge et le désarroi. Le chef de police, Daoud, joué par Roschdy Zem (Desplechin offre d’ailleurs à Roschdy Zem un de ses meilleurs rôles) est un personnage bienveillant et observateur : on pourrait le qualifier de « maïeuticien de la vérité ». Cette connaissance qu’il a du monde s’explique par son propre passé : Daoud a connu la misère. Il vient de des quartiers difficiles qu’il côtoie.


Louis, quant à lui, est un policier maladroit et sans expérience. Il se lance la plupart du temps dans de mauvaises pistes. Ainsi, les deux policiers s’opposent, même si leurs travaux finissent par se compléter. Lorsqu’une vieille femme, du nom de Lucette, est retrouvée assassiné, s’enchaînent interrogatoires et contre-interrogatoires : ceux-ci opposent deux suspectes, Claude et Marie. Celles-ci sont amantes et chacune tente de prouver son innocence face aux forces de police. Les scènes au commissariat, indispensables à la résolution de l’enquête, trouvent surtout leur intérêt dans les dialogues, les interactions entre les personnages. On assiste à la prestation de quatre acteurs formidables et aux méthodes misent en place par la police pour advenir aux aveux. Léa Seydoux et Sara Forestier sont criantes de vérité et les figures de Claude et Marie finissent par s’avérer touchantes, malgré le crime qu’elles ont pu commettre. Ce ne sont que deux femmes désespérées, que le déterminisme social n’excuse cependant pas. La grandiosité du personnage de Daoud permet de mettre en lumière l’onde d’humanité des deux accusées lors de ces nombreuses scènes d’interpellations.


Le dernier film de Desplechin peint donc une réalité sociale, celle des défavorisés de Roubaix. Le long métrage, finissant presque par s’apparenter à un documentaire, nous plonge dans la vie d’un commissariat, dont Daoud, le chef de police, se trouve être LA figure solaire. Sa bienveillance, son écoute, son expérience (il connaît la ville de Roubaix jusque dans les moindres détails) finissent par lui donner la figure d’un sage, sacrifiant son existence au service de sa communauté.


Par excès de discours et de cette bienveillance paternaliste, la figure du chef de police perd cependant de son intensité. De plus, les scènes au commissariat, nombreuses, affaiblissent la dynamique du film. On relève en effet quelques longueurs, jusqu’à pouvoir distinguer deux parties dans le long métrage : la première étant marquée par le quotidien du commissariat, et la seconde par l’élucidation du meurtre de Lucette.


Malgré cette impression de confusion scénaristique, il est important de rappeler que ces scènes, longues et réalistes, sont la volonté du réalisateur. Desplechin dit lui-même « Ce sont des tragédies humaines qui se confrontent au commissariat. Elles m’intéressent plus que l’aspect lié au suspense ». En outre, ces scènes au commissariat, crues, sont portées par des acteurs au jeu irréprochable : si le spectateur peut se plaindre de quelques longueurs, il ne peut blâmer le jeu d’acteurs qui est lui d’une extrême justesse. Une des scènes les plus remarquables du film se trouve être celle de la reconstitution du crime à laquelle les deux femmes doivent participer, sous les yeux attentifs de l’équipe de police. Cette scène est poignante : on assiste indirectement au crime commis par Claude et Marie. D’une extrême intensité, celle-ci nous expose l’acte meurtrier des deux amantes, et de la même manière, la réelle détresse dans laquelle les deux jeunes femmes sont plongées : elles ont tué Lucette pour récupérer sa télévision, ses produits de vaisselle et une boîte de nourriture pour chiens. Desplechin signe ainsi avec ce métrage un enseignement sur la société humaine et réussit à mettre en lumière des visages dont on a coutume d’éviter … « Roubaix, une lumière », qui possède une réelle intensité théâtrale, est définitivement un long métrage vibrant, envoûtant qui questionne le salut des êtres. A voir.


Pauline Poiret, rédactrice chez Décryptage Citoyen

Le 06/10/2019


Sources utilisées pour la rédaction de ce billet et pour en savoir plus :

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