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Le Yémen, "échiquier" des puissances internationales, 2021 vers la fin de l’ingérence étrangère ?

Le 4 février 2021, le nouveau président États-Unien Joe Biden annonce la fin du soutien de son pays dans la guerre au Yémen. Ainsi, il acte une “prise de distance” selon les mots du Monde avec son allié saoudien et déclare, dorénavant, ne plus soutenir les opérations offensives et suspend la vente d’armes. Le Président martèle aussi que “cette guerre doit cesser. Dans le même temps, l’ONG Amnesty International se mobilise en ce début d’année jusqu’au 25 mars, date anniversaire du conflit yéménite, Place de la République à Paris. Les militant.e.s se rassemblent pacifiquement pour dénoncer la vente illégale d’armes de la France et demander l’arrêt “pur et simple” de ces ventes à l’Arabie Saoudite et aux Émirats Arabes Unis.


Yémen-Tormenta de Firmeza (Yémen-Tempête de Fermeté), caricature de Dragan


En effet, le Yémen connaît une guerre civile depuis 2014, qualifiée d'une des pires crises humanitaires de notre époque” par l’ONU. Les chiffres sont formels, ce sont les civils qui pâtissent le plus de ce conflit qui s’éternise. À ce jour, le nombre de victimes des affrontements et de la catastrophe humanitaire sur place est estimé à 250 000 par les agences de l’ONU.


Il est important de comprendre en quoi le conflit yéménite est instrumentalisé par les divers blocs et puissances impliqué.e.s. Ceci permet d’expliquer la décision du Président Joe Biden et d’étudier la position de la France, toujours ambivalente aujourd’hui.

Avant d’explorer les raisons de la décision de la Maison Blanche puis la position critiquée de la France, il est important de comprendre l’historique du conflit yéménite, ses acteurs et ses enjeux.



Une guerre civile meurtrière depuis 2014, instrumentalisée par les puissances occidentales


Tout d’abord, le Yémen est situé à l’extrémité Sud-Ouest de la Péninsule Arabique et est le voisin terrestre de l’Arabie-Saoudite au Nord. Ce pays à majorité sunnite comprend une minorité chiite zaïdiste importante, à hauteur de 40%. Cette dernière s’estime marginalisée, en raison des inégalités et du sous-développement dont souffre le Nord-Ouest du Yémen. Elle lance une contestation, menée par Hussein Badreddine al-Houthi, qui donne son nom au mouvement rebelle : les houthistes. Tué en 2004, la rébellion s’intensifie. Par ailleurs, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), mouvement islamique, profite du chaos grandissant pour étendre son influence et espère la fondation d’un État qui suivra la Charia. En 2014, un dialogue national est organisé au Yémen et suggère la création d’un État fédéral en six provinces. Cet espoir de paix est vain car les rebelles refusent le deal, dénonçant la poursuite de leur marginalisation et l’absence d’accès direct à la Mer Rouge. Par la suite, les rebelles reprennent l’offensive et prennent le contrôle de la capitale yéménite : Sanaa.



Map of the current military situation in Yemen by Defense imagery.mil



C’est en 2015 que le conflit prend une ampleur internationale. Les États-Unis interviennent dans le conflit, en soutien à la Coalition Arabe Sunnite, dont l’Arabie-Saoudite est à la tête. Certain.e.s datent le début de la guerre au 25 mars 2015, en raison de l’Opération militaire Tempête Décisive, déclenchée par les saoudiens au nom de la Coalition contre les rebelles. Cette opération est soutenue par de nombreux pays dont la France et les États-Unis.

Le président yéménite Hadi s’exile en Arabie Saoudite, pays qui soutient le gouvernement légitime. De leur côté, les houthis sont soutenus par l’Iran, ennemi juré de l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient, et de confession chiite.

Deux ans plus tard, le conflit aurait causé le décès de 7 700 personnes et plus de 40 000 blésé.e.s, principalement des civils, d’après l’ONU; des chiffres similaires sont par ailleurs donnés par l’OMS. Les nombreuses morts et blessures graves ne sont pas les seules conséquences de cette guerre. En effet, Médecins du Monde précise cette même année que plus de la moitié de la population souffre d’insécurité alimentaire, de malnutrition aiguë. La coordinatrice générale de Médecins du Monde sur place dresse un constat inquiétant : la famine s’étend dans tout le pays. À la famine s'ajoutent les épidémies de choléra, la pauvreté, les économies de guerre qui fragilisent davantage la situation déjà précaire des yéménites. Le journaliste Thomas Cantaloube dans un article de Mediapart reprend un qualificatif largement utilisé pour parler de ce conflit : il parle de “guerre oubliée”.


C’est seulement 4 ans après le début de la guerre que la situation tragique des civils yéménites a quelque peu réveillé l’opinion publique internationale”. Toutefois, l’accès sur place aux journalistes et aux aides humanitaires reste très limité aujourd'hui encore. Le bilan humain de cette guerre interminable est alarmant. Même si les chiffres de mortalité sont durs à établir avec véracité, l’organisation ACLED, The Armed Conflict Location & Event Data Project, juge qu’ils ont été longtemps sous-estimés et évalue ce nombre à 80,000 décès en 2019. En 2021, plus de 130,000 personnes auraient été tuées, sans compter les 3,3 millions de personnes déplacées d’après Le Monde. Diverses associations parlent ainsi de “l’une des plus graves crises humanitaires au monde".


Les puissances régionales de la Péninsule Arabique ne sont pas les seules à être impliquées dans ce conflit. Deux blocs principaux semblent se distinguer, sans tenir compte ici du rôle de l’AQPA. D’un côté, le gouvernement yéménite en exil est soutenu par la Coalition Arabe Sunnite avec notamment l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Cette coalition est largement soutenue par les puissances occidentales : essentiellement les États-Unis, mais aussi la France, le Royaume-Uni, l’Espagne entre autres.



Le Dessous des Cartes - Yémen, la porte des larmes, 2016, ARTE



Globalement, ces puissances craignent l’influence grandissante de l’Iran sur cette zone. Ce dernier convoite le détroit stratégique de Bab-el-Mandeb et s’il s’en empare, il aurait la main mise sur les routes maritimes clefs de la région. Aussi, l’ONU soutient la Coalition car elle reconnaît le gouvernement du président Hadi, niant parfois les diverses dénonciations de violations du droit international.

D’un autre côté, les rebelles du mouvement houthi sont notamment soutenus par l’Iran et la Corée du Nord.


Le retrait de Biden : la fin définitive de l’instrumentalisation du conflit yéménite par les États-Unis ?


Les États-Unis, plus grand soutien de la Coalition, soutiennent la remise en place d’un gouvernement dans le pays, servent pour le ravitaillement en armes et en informations et aident aussi dans la logistique des opérations. Leurs intérêts sont politiques et économiques : limiter l’influence grandissante de l’Iran dans la région, asphyxier l’économie iranienne en empêchant le pays de vendre son pétrole et de faire du commerce avec le reste du monde.


Joe Biden avait déjà annoncé qu’en cas d’élection, il mettrait un terme au soutien offensif des États-Unis dans la guerre au Yémen. Le 4 février 2021, il met en application cette promesse de campagne et retire les houthis de la liste noire américaine des groupes terroristes. Il déclare aussi "nous renforçons nos efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre au Yémen, une guerre qui a créé une catastrophe humanitaire et stratégique". Les Houthis avaient été placés sur cette liste par le gouvernement Trump peu de temps avant la fin du mandat. Il est ainsi clair que les États-Unis préfèrent une solution diplomatique plutôt qu’armée au conflit yéménite.



Une main représentant les Etats-Unis met le feu au Yémen, caricature de Vitaly podvitski



La décision a été saluée par les diverses parties belligérantes, sauf par les civils yéménites. Les rebelles houthistes apportent leur soutien. Ils espèrent que l’initiative de la Maison Blanche “sera le début d'une décision visant à mettre fin à la guerre au Yémen", a déclaré un responsable politique des insurgés à Sanaa. De son côté, l’Arabie Saoudite a salué l’engagement de Joe Biden à coopérer pour “défendre sa souveraineté et contrer les menaces contre elle”. En revanche, les habitants de Sanaa ont une toute autre réaction : “nous pensions qu’il prendrait des décisions plus efficaces” ; “la récente décision des États-Unis (...) ne fera aucune différence car les entrepôts saoudiens sont pleins d’armes américaines et israéliennes”.


La Maison Blanche tente d’apaiser les tensions mais symbolise surtout son passage à une diplomatie des valeurs, une victoire morale pour cette nouvelle administration. Toutefois, cette décision n’est pas seulement bienveillante d’un point de vue humanitaire; ce n’est pas la fin de l’instrumentalisation du conflit par les États-Unis. En effet, la fin de ce soutien ne signifie pas pour autant la fin de la guerre. Ni les rebelles, ni le gouvernement exilé ne souhaitent l’instauration d’une structure politique conjointe. Aussi, les États-Unis ont leurs propres intérêts. D’après Peter Salisbury, analyste britannique pour le Yémen, ils sont nucléaires et sécuritaires ; le pays continuera à soutenir les opérations anti-terroristes au Yémen. Fatiha Dazi-Héni, de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM), explique que mettre un terme au conflit “entraînera vraisemblablement des négociations en arrière-rideau avec les Iraniens qui soutiennent les rebelles”. La chercheuse identifie le véritable enjeu de ce “retrait” comme étant “d’obtenir un accord avec les Iraniens sur leur programme nucléaire”.


Les États-Unis n’ont pas été le seul pays à être accusé d’ingérence meurtrière dans la Guerre au Yémen. La France est également accusée d’être à l’origine de la mort de nombreux civils sur place.



Le rôle de la France dénoncé par les ONG. Ces dernières sont-elles en capacité de contraindre la France à mettre un terme aux ventes d’armes?

Depuis fin janvier 2021, Amnesty International, aux côtés des associations Salam For Yemen et Stop Fuelling War, organise des rassemblements Place de La République à Paris. Chaque jeudi midi, depuis fin janvier 2021, et jusqu’au 25 mars, elles mènent une action dans le cadre de la campagne : “Silence, on arme!”. Cette dernière vise à dénoncer “les graves manquements des autorités françaises en matière de transparence et de contrôles des ventes d’armes du pays”.



Image d’un “die in” lors d’une manifestation à Paris, 2021

Amnesty International France (Instagram)


Effectivement, la France participe au conflit yéménite par le biais de la vente d’armes à l’Arabie Saoudite notamment, second plus gros client de la France dans ce domaine. Sur place, de nombreux outils militaires français sont utilisés : chars, frégates, canons d'artillerie, avions. Cette implication est très critiquée. En effet, le Traité sur le commerce des armes, que la France a ratifié en 2016, stipule qu’il est interdit de vendre des armes si leur utilisation est susceptible de toucher des populations civiles. Or, certaines sont placées à la frontière saoudienne et leur portée permet d'atteindre des civils. Florence Parly, ministre des Armées française dément connaitre de l’utilisation de ces armes contre des civils. De même, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires Étrangères affirme que les ventes réalisées en Arabie Saoudite “respectent le traité”.


La France a également des intérêts dans le conflit yéménite et ceux-ci la placent dans une position inconfortable et trouble. Le pays a signé un accord avec l’Arabie Saoudite, pour veiller à une utilisation légale des armes. Néanmoins, la réalité est toute autre. La France a d’abord comme intérêt de maintenir de bonnes relations avec l’Arabie-Saoudite pour garantir son propre accès au pétrole.


Les ONG précédemment citées dénoncent ces agissements. Début 2021, les manifestant.e.s brandissent des banderoles telles que “une hypocrisie française” ou “le Yémen ne peut pas attendre”. Sur leur site, on peut lire “nous "fêterons” les six ans du conflit au Yémen. Funeste anniversaire qui nous rappelle que la France est complice de la pire crise humanitaire au monde”. L’objectif de cette campagne est de sensibiliser le public aux dangers de la vente d’armes françaises et désirent faire connaître le conflit yéméntite à l’opinion publique.

On peut alors se questionner sur le rôle à jouer des organisations et de l’opinion publique dans la remise en question de la vente d’armes françaises à des puissances étrangères.


Toutefois, cette contestation ne date pas de 2021. Au début de l'été 2019, une vingtaine d’ONG avaient interpellé les députés français sur "le risque que la France se rende complice de guerre au Yémen en poursuivant ses ventes d'armes à l'Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis". De plus, les exportations étaient montées à 9,1 milliards d’euros en 2018 ; l’Arabie Saoudite étant parmi les principaux destinataires, selon un rapport officiel. Déjà, le gouvernement s’était innocenté quant à l’utilisation offensive de ces armes dans le cadre du conflit yéménite.


Ainsi, on peut constater que le gouvernement français est accusé depuis plusieurs années de violer le Traité sur le commerce des armes. En 2021, l’implication de l’État français dans le conflit n’a pas changé. Peut-être pouvons-nous espérer la fin de l’ingérence française au Yémen à la suite de la déclaration de Joe Biden ?




En bref, le conflit yéménite est tragiquement atypique. Localement, les rebelles combattent pour former un nouvel État, pendant que le gouvernement légitime est en exil. À l’échelle régionale, les puissances qui se divisent en blocs s’ingèrent dans cette guerre civile et l’utilisent dans des buts stratégiques, économiques et politiques. À l’échelle internationale, il en est de même. Les civils sont au cœur d’enjeux qui les dépassent. Avec la déclaration de la Maison Blanche du 4 février, on pourrait croire à la fin du conflit, grâce au “retrait” des États-Unis. Toutefois, ce désengagement n’est pas motivé seulement par la volonté d’en finir avec ce conflit. Les intérêts économiques et politiques demeurent. Il en est de même pour la France qui maintient la vente de ses armes aux belligérants de la Coalition, malgré une forte contestation. Les espoirs de paix semblent vains car aucune des parties n’est prête à céder le pouvoir yéménite à son opposant. Toujours est-il, qu’à l’image de tous les conflits contemporains, ce sont les populations civiles qui sont directement et le plus durement impactées. Les yéménites semblent oubliés, dans une guerre où les intérêts du commerce et du pétrole semblent davantage considérés.

Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité, pour un citoyen plus éclairé


Lorène Frémont, co-rédactrice en chef chez Décryptage Citoyen International.

Le 29 juin 2021


Pour aller plus loin :


Yémen : l’impossible unité ?, Le Dessous des cartes, ARTE


Géopolitique du Yémen à l’aube du XXIe siècle, David Rigoulet-Roze, La découverte, “Hérodote”


Yémen : les images rares d’une guerre qui embarrasse le gouvernement français, Brut


Yémen : guerre en silence, Géopolitis



Sources utilisées pour la rédaction de ce billet décryptage :


Joe Biden annonce la fin du soutien américain dans la guerre au Yémen, Le Monde avec AFP


Comprendre la guerre au Yémen en dix dates, France Culture


Fiasco saoudien au Yémen, Le Monde diplomatique


Yémen : une crise humanitaire oubliée, Médecins du Monde


“Cette guerre est en train de faire disparaître toute une génération”: pour l’ONU, l’aide humanitaire au Yémen est très insuffisante, Le Monde


Yémen: quatre années d’une guerre sans héros, Médiapart


Mobilisez-vous contre les ventes illégales d’armes françaises !, Amnesty International


Ventes d’armes. Stop à la complicité de la France, Amnesty International


Ventes d’armes au Yémen : ce que reproche l’ONU à la France, Le Journal du Dimanche


Yémen, la “sale guerre”, Le Monde dans Tous ses États, France 24


Comprendre le conflit au Yémen en 10min, Le Monde en Cartes


Guerre au Yémen : comprendre les origines du conflit et l’état catastrophique du pays, Le Monde


Guerre civile yéménite, Wikipedia


Les États-Unis classent les rebelles Houthis comme “groupe terroriste” au Yémen, Sud Ouest


Yémen : les rebelles Houthis ne sont plus considérés comme terroristes par les États-Unis, Sud Ouest


Le dernier coup d’éclat de Trump au Moyen-Orient, Le Point


Pourquoi les États-Unis se désengagent de la guerre au Yémen ?, La Croix


Guerre au Yémen : les Etats-Unis “mettent fin” à leur soutien à la Coalition menée par l’Arabie Saoudite, franceinfo avec AFP


États-Unis : Joe Biden rompt avec la diplomatie de Trump, France 24


Yemen expert says Biden expects diplomatic end to war, CNNi


Yémen : l’ONG ACAT condamne les ventes d’armes françaises à la coalition arabe, RFI


US to withdraw support for Yemen war in break with Trump, Financial Times


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