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Le temps d’une danse



Source : L’Express



Paris, 15e arrondissement, place Charlie Michels, un soir d’automne. Le Café Grenelle s’apprêtait à entamer le service du soir. Monsieur Guérin, le propriétaire, observait la rue. La nuit tombait de plus en plus tôt, nimbant les rues de Paris d’un épais voile sombre. Les passants avaient le pas lourd et rapide, fatigués après une longue journée de travail, pressés de rentrer chez eux pour un repos bien mérité. Les traits tirés, le regard fuyant, ils traçaient leur route. Chacun dans leur bulle, ils vivaient au rythme effréné de la capitale, et décidaient parfois, au détour d’une rue, de profiter un peu de leur soirée pour sortir, aller boire un verre ou dîner au restaurant.


Monsieur Guérin accueillit ses premiers clients de la soirée, un charmant couple en compagnie de leur adorable petite fille. Ils s'installèrent à une table et Monsieur Guérin envoya André, son neveu, prendre leur commande. Cet étudiant un peu timide avait besoin d’argent de poche et son oncle, qui avait à cœur sa réussite, avait tout juste accepté de l’engager.


D’autres clients vinrent prendre place dans le restaurant, les uns après les autres ; des couples, des familles, des groupes d’amis venaient animer chaleureusement le paysage. La soirée se déroulait à merveille lorsque soudain, Monsieur Guérin aperçut un habitué au caractère assez particulier ‒ qu’il avait appris à apprivoiser avec le temps ‒ s’approcher du café.


Gautier Marchand entra dans le café d’un pas lent et peu assuré. C’était un homme de taille moyenne âgé d’une trentaine d’années. Ses yeux, cachés par un large chapeau marron, fixaient le sol. Une barbe de trois jours parfaitement identique à celle de la semaine précédente lui donnait un air faussement négligé.


Il ne lança qu’un bref regard vers le bar, salua vaguement Monsieur Guérin d’un mouvement de tête, notant dans un subtil froncement de sourcil la présence d’un jeune homme qui lui était encore inconnu, puis alla s’installer à sa table habituelle dans un coin reculé de la salle. Il retira son long manteau humide et marqué par l’usure, posa son chapeau sur la table et prit place. Ainsi posté dans un recoin de la pièce, il pouvait se faire oublier.


‒ “Qui est-ce ? demanda André intrigué par ce personnage atypique.

‒ C’est un habitué, il vient souvent, lui répondit Monsieur Guérin d’un ton détaché. Ne t’en fais pas, occupe-toi surtout de tes autres tables. Martin se chargera de lui.”


André ne parut pas vraiment satisfait par la réponse de son oncle, mais n’ajouta rien. Cela ne l’empêcha cependant pas d’observer du coin de l'œil Martin, l’autre serveur, interagir avec ce mystérieux habitué.


Gautier Marchand appréciait venir dans ce restaurant. Les clients étaient peu nombreux, le personnel savait être discret et le propriétaire, Monsieur Guérin, avait su se montrer patient vis-à-vis de lui et de ses manières maladroites. Gautier en était presque venu à l’apprécier.


Ses sorties au restaurant représentaient son unique plaisir de la semaine. Attablé ainsi au café Grenelle, il profitait d’un moment hors de sa solitude. Il avait pris goût à l’atmosphère de ce lieu, aux cliquetis des couverts dans les assiettes, aux allées et venues des serveurs entre les tables, aux odeurs savoureuses des plats encore chauds sur les tables voisines, aux discussions animées qui lui parvenaient comme un bruit de fond constant mais agréable.


Gautier Marchand se surprit à se sentir rassuré lorsqu'il vit s’approcher le même serveur qu’à l’accoutumée. La présence du jeune homme au comptoir l’avait plus perturbé qu’il ne l’aurait cru. Il commanda la même chose qu’à son habitude, puis, s’installant confortablement au fond de sa chaise, il put enfin se détendre un peu.

En silence, il étudia machinalement les lieux.


Les mêmes tableaux ornaient les murs depuis qu’il avait découvert cet endroit. Gautier se sentait d’ailleurs apaisé par le doux regard de la jeune femme dont le portrait lui faisait face.

Les motifs répandus sur le tissu de la banquette commençaient à s’effacer sous le coup de l’usure et Gautier constata que, par certains endroits, le tissu s’élimait tellement que les motifs disparaissaient complètement, comme s’ils n’avaient jamais été là.

Heureux de voir que tout était conforme à ce qu’il connaissait, Gautier Marchand étira ses lèvres en un faible sourire satisfait.


Il observa ensuite la salle à la dérobée. Laissant son regard se poser au hasard dans cet environnement bien connu, il nota que la tasse de café trônant sur la table voisine était encore fumante. Il aperçut aussi quelques miettes sur une autre table, dernières traces du passage de clients, accompagnées de quelques pièces en guise de pourboire.

Jetant un œil vers la rue, Gautier remarqua que le temps n’allait pas en s’améliorant. Une pluie battante s’abattait désormais sur la capitale. Gautier Marchand songea qu’il s’en était fallu de peu : il n’avait reçu que quelques gouttes avant d’arriver au Café Grenelle.

Puis, un étrange frisson lui parcourut la colonne vertébrale alors que trois jeunes femmes entraient dans le restaurant. Elles s’installèrent de l’autre côté de la salle et leur table fut vite enveloppée d’éclats de voix féminines qui s’élevèrent au point que, s’il s’en donnait vraiment la peine, même Gautier Marchand pouvait entendre les détails de leur conversation.


Troublé par cette entrée, Gautier Marchand se sentit perdu l’espace d’un instant, ne sachant pas comment réagir. Il n’aimait pas quand les gens perturbaient le calme et la tranquillité que lui procurait habituellement ce lieu. Il ne s’aperçut d’ailleurs qu’il serrait les mâchoires que quand il dut ouvrir la bouche pour commencer à déguster son plat.

Les rires de ces jeunes femmes semblaient couvrir le bruit de fond agréable des conversations animées ‒ mais discrètes ‒ des autres clients.


Gautier Marchand tritura sa serviette, trépignant du pied. Il épousseta sa table, chassant des miettes imaginaires pour retrouver contenance. Inspirant profondément, il se concentra pour les oublier. Il dénoua ses épaules, se réinstalla confortablement sur sa chaise et calma ses nerfs qui semblaient encore à vif.


Soudain, l’une de ces femmes ‒ Lucie, semblait-elle s’appeler ‒ se leva en s’écriant :

‒ “Oh ! J’adore cette chanson !”


Stupéfait, Gautier Marchand la regarda se mettre à danser.

Lucie dansait au rythme de la légère musique d’ambiance diffusée dans le café. Lançant des œillades à ses amies, elle dansait, sans honte et sans peur du jugement des autres ; elle s’appropria l’espace sonore et visuel du restaurant en un tour de main.


Gautier Marchand eut peine à se remettre de son choc. Jamais il n’aurait imaginé qu’une telle chose se produirait. Lui qui préférait passer inaperçu se trouvait face à un spectacle qui le déconcertait. Il essaya de ne pas la regarder. Il avait l’impression que tous les yeux étaient fixés sur elle et que s’il la regardait lui aussi, il perdrait la sécurité de sa zone de confort, bien à l’écart.

Feignant un air détaché, Gautier Marchand se laissa finalement captiver par la jeune femme. Déstabilisé par sa propre envie de poser son regard sur elle, il la scruta avec attention et détailla le moindre de ses gestes.


Ses mouvements étaient fluides. Ses hanches, qui se balançaient d’abord timidement au rythme de la chanson, entamèrent progressivement des ondulations hypnotiques. Son regard pétillant et ses éclats de rires étaient communicatifs.

Plissant les yeux, Gautier Marchand ne savait par quelle sorcellerie elle avait envoûté son public. A la manière d’un charmeur de serpent qui use de sa flûte, elle sembla ravir le cœur de chaque malheureux qui portait son regard sur elle avec son déhanché souple et agile.


Pris d’un soudain malaise, Gautier Marchand se remit à triturer sa serviette nerveusement.

Lucie rayonnait. Sa chaleur et sa bonne humeur irradiaient dans la salle.

Gautier Marchand, happé par cet étrange spectacle, la dévisagea.

Les joues rosies par l’effort, la poitrine de Lucie se soulevait de plus en plus vite, au fil de sa respiration. Ses longs cheveux se balançaient au gré de ses mouvements, sur la gauche puis sur la droite, devant puis derrière. Des perles de sueurs venaient orner son front ; son visage fin et hâlé luisait de bonheur et de joie de vivre.


Elle tourna sur elle-même, bougeait ses bras avec grâce, son jeu de jambes était assuré ; la danse semblait innée chez elle. Elle se mouvait en toute simplicité dans l’espace. Gautier Marchand se figea lorsqu’il se rendit compte qu’il la dévisageait sans vergogne. D’où lui venait donc cette audace ? Il se reprit bien vite et détourna le regard. Mais la présence de cette femme s’imposa de nouveau à lui, lorsque, par ses mouvements amples, Gautier Marchand perçut une esquisse de son parfum aux exquises saveurs exotiques. Ce dernier prit alors conscience de sa propre odeur, celle de la cigarette froide, qui imprégnait ses vêtements. La sensation de malaise qui lui serrait déjà le ventre vint lui obstruer la gorge. Il déglutit avec peine et tenta coûte que coûte de se concentrer sur son assiette. Il voulait la finir au plus vite pour pouvoir enfin rentrer chez lui, à l’abri des regards. De son côté, Lucie se sentait de plus en plus à l’aise. Elle attirait l’attention sur elle d’une façon assez remarquable, alors qu’elle déambulait entre les tables. Elle échangea quelques mots avec certains clients, alors qu’elle semblait sonder intensément son public d’un soir.


Gautier Marchand fut pris de sueurs froides lorsqu’il se rendit compte qu’elle s’approchait de lui. Il déglutit en la voyant si près. Il la voyait scruter les clients de ses yeux perçants et se reconnut presque dans ce geste. Gautier s’affaissa alors sur sa chaise, se faisant aussi petit que possible. Les épaules rentrées, les traits durcis et les sourcils froncés, il sentait son corps se crisper à mesure que la distance se réduisait.


Lucie fit quelques pas de danse avec une petite fille dont la robe à fleurs violettes se soulevait à chaque fois qu’elle tournait sur elle-même sous le regard attendri de ses parents. Cet intermède toucha trop vite à sa fin au goût de Gautier Marchand, puisque désormais, Lucie pouvait reprendre son examen de l’assistance. Gautier, immobile sur sa chaise, eut le souffle coupé lorsque leurs yeux se croisèrent. Il eut la désagréable impression qu’avec ce seul regard, Lucie avait accès à toutes ses pensées, à tous ses secrets. Il se dit que s’il pensait trop fort, elle l’entendrait forcément.


Gautier Marchand se sentit pris au piège, comme mis à nu, révélé aux yeux de tous, sans protection. Le rouge lui monta aux joues.

A la fin de la chanson, Lucie regagna sa table, comme si de rien n’était. Elle se sentait satisfaite et heureuse : cette petite danse lui avait ouvert l’appétit.


Le jeune André, se dit que Gautier Marchand était un drôle de personnage. Il ne comprenait pas pourquoi ce client avait semblé sur le qui-vive tout au long de la soirée. Un goût amer dans la bouche, Gautier Marchand s’en alla sous le regard un peu étonné de Monsieur Guérin, lui seul ayant remarqué qu’il était parti avant d’avoir pris son dessert habituel. Gautier se dit que c’était fini, qu’il ne pourrait plus jamais revenir, car il sentirait désormais le regard des autres peser sur lui comme s’il n’était plus à sa place ici.

Chapeau baissé sur les yeux pour se protéger de la pluie, Gautier Marchand rentra chez lui, telle une ombre dans la nuit. Il se sentait vidé après cette soirée qui lui avait paru interminable et au cours de laquelle une diablesse avait pris un malin plaisir à le tourmenter.

Cœur timide recherche chaleur d’une étreinte,

Enfermé dans sa routine trop ordonnée

L’esprit confus, tiraillé entre espoir et crainte.

Le vertige de la vie lui donne la nausée.



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Justine Simonnet, rédactrice chez Décryptage Citoyen International


Le 5 octobre 2021


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