Le malentendu

TW: Tentative de suicide


Séparation,

d’Edvard Munch, 1896.



Lydie


Je sens les larmes menacer de rouler furieusement le long de mes joues. Mais je me retiens, car je suis dehors et les personnes ayant le malheur de me croiser, me regardent comme une bête de foire. Je ne leur en veux pas, je dois avoir l'air d'une furie, vociférant dans mon téléphone, avec mes yeux qui lancent des éclairs. Il ne manque que les flammes qui sortent de ma bouche pour compléter cette vision infernale. En règle générale, je déteste me faire remarquer en public mais là, c'est impossible. Vous avez déjà essayé de rompre de manière pacifique?


Qui plus est avec votre premier amour? Personnellement, je n'y parviens pas. Heureusement, je vois se profiler devant moi une silhouette familière. Enfin, j'arrive devant ma porte. Je trifouille dans mon sac comme une folle, tout en continuant à écouter la voix dans mon portable, coincé entre mon oreille et mon épaule. Je ne peux m'empêcher de faire une grimace tellement je suis exaspérée. Je ferme la porte et pousse un soupir de soulagement. Enfin à l'abri des regards!


La dispute continue pendant un bon quart d'heure avant que je ne raccroche en hurlant presque. De rage, je jette mon téléphone de toutes mes forces dans le canapé, qui va rebondir vigoureusement et finit sa course à terre. Mais je m'en fiche. Je suis en pleurs et je n'arrive plus à m'arrêter. Quand je me calme enfin, je suis épuisée, vidée. Plus aucune larme ne veut sortir et j’ai presque l’impression d’être dans un état second. Alors, je me lève et vais me passer de l’eau froide sur le visage.


Quand je relève la tête et que je croise mon reflet dans la fenêtre entrouverte, avec mes yeux bouffis, rouges et mes traits fatigués, s’en est trop. Cette fois, je suis décidée. J’allume la télévision, et ouvre toutes les armoires à la recherche de feuilles de papier vierges et d’un Bic. Après de longues minutes de fouilles intensives, je trouve enfin mon Graal. Calmement, j’allume la télévision, tire la chaise de la table de la cuisine et m’assieds. Je brosse une miette imaginaire sur mon pull et décapuchonne mon bic. Mais ma main reste suspendue dans les airs. J’ai tellement de choses à dire, à écrire mais je ne sais pas par où commencer. Donc, je me lance, écris quelques lignes, rature, chiffonne la feuille. Je m’énerve et la jette rageusement à terre.


“... talibans continuent leur progression en Afghanistan. Pour continuer, un féminicide à l’encontre du professeur de droit…”


J’éteins la télévision, toujours sur les nerfs. Je ne comprends pas pourquoi j’ai allumé cette fichue télévision, ça m’embrouille plus qu’autre chose. Je gémis en me prenant la tête dans les mains pour une énième fois. Je n’ai pas envie de le faire mais je sais qu’il le faut. Je respire longuement et essaie d’organiser mes idées avant de recommencer à écrire. Cette fois-ci, les mots sortent au bout de ma bille beaucoup plus fluidement. J’ai quelques ratés, mais après presque une heure j’ai enfin terminé. J’étais déjà fatiguée mais là, je suis épuisée. Il commence à faire noir, mais je n’allume pas, je laisse la pièce dans la pénombre et ne touche plus à rien. Je repousse la chaise et monte directement les escaliers avec la tête lourde.


Je passe devant ma chambre sans m’arrêter et entre directement dans la salle de bain. Je ferme la porte derrière moi et appuie sur l’interrupteur. La lumière crue, blanche, m’agresse les yeux. Je croise une seconde fois mon reflet, dans le miroir. Je détourne le regard, presque dégoûtée, avec l’impression d’être malade. Je me déshabille entièrement et laisse tomber mes vêtements au sol. J’ouvre le robinet de la baignoire à fond, tourné vers l’eau chaude. J’enfonce la bonde, et me détends déjà un peu avec le son du torrent ininterrompu. J’ouvre les petites portes de l’armoire à pharmacie au-dessus des toilettes et, bingo! Je trouve directement ce que je cherche et engloutis le tout d’une traite, avec un peu d’eau.


Je me sens déjà mieux. Je débouche le bain moussant et en verse un bon bouchon dans la baignoire qui mousse déjà à vue d'œil. Ensuite je lance quelques poignées de sels de bain et tourne le robinet jusqu’à ce que l’eau cesse entièrement de couler. Ensuite, je rentre lentement dans l’eau chaude. Je frissonne en sentant le délicieux picotement de l’eau brûlante sur ma peau. Je me couche entièrement dans la baignoire et ai l’impression de flotter (littéralement) sur un nuage. La mousse et les sels de bain dégagent une douce odeur agréable, juste assez pour ne pas être écoeurante. Le doux balancement de l’eau me berce et après de longues minutes à écouter les bruits de ma maison, je suis entièrement détendue. Sans m’en rendre compte, je commence à partir tout doucement…


Jannet


Je soupire bruyamment quand j’arrive enfin en face de ma maison. Les quarante-cinq minutes que j’ai passé coincée dans les bouchons ont eu raison de ma patience. Je claque ma portière un peu trop fort et arrivée devant la porte, je cherche mes clefs dans l’énorme fourre-tout qui me serre de sac. Quand je mets enfin la main dessus, elles glissent de mes mains. J’ai envie de hurler mais me contente d’un juron, digne d’un charretier.


J’ouvre vigoureusement la porte et la claque un peu trop fort. Ça me calme tout de suite, me disant qu’il ne faut pas que je passe ma colère sur Lydie. C’est à ce moment que je me rends compte que la maison est plongée dans le calme et dans le noir. Mon exaspération remonte en flèche et j’appelle ma fille, un peu trop énervée:


-Lydie? Lydie, tu veux bien descendre, s’il te plaît!

Ma résolution n’aura pas tenu longtemps mais elle sait très bien que je déteste quand elle laisse tout éteint comme ça, j’ai toujours peur qu’il lui soit arrivé quelque chose ou qu’elle ne soit pas rentrée. Je me déchausse dans l’entrée, et allume la lumière de la cuisine. Je vois des boules de papier chiffonné un peu partout sur la table, avec un stylo qui traîne:

-Lydie!


Cette fois-ci, mon ton n’a plus rien d’aimable. Je m’approche de la table, pour jeter tout ce bordel quand la feuille de papier, lisse et couverte de l’écriture de ma fille, attire mon attention. Je commence à la lire mais me stoppe net lorsque je me rends compte qu’elle ne m’est pas adressée à moi mais à son petit-ami. J’ai pour habitude de ne pas me mêler de sa vie privée et de la respecter mais la dernière ligne accroche mon regard.

Je suis désolée. Je ne peux plus. Je t’aime, au revoir.”


J’ai l’impression que tout le sang quitte mon visage. Je me tiens à la chaise car la pièce commence à tanguer autour de moi. Je crie un peu plus fort “Lydie, Lydie!”. Quand les murs ont arrêté de bouger, je me précipite dans les escaliers et ouvre en grand la porte de sa chambre, prête à lui passer le savon de sa vie. Mais pas de Lydie. Je sors en trombe et vois de la lumière filtrer sous la porte de la salle de bain. Je l’ouvre en grand et la scène d’horreur me parvient, très nette. J’ai l’impression que le temps ralentit, que chaque seconde s’étire. Je vois Lydie dans son bain, le visage blême, de grosses cernes noires sous ses yeux rouges et gonflés. L’eau rouge pâle fait ressortir davantage son teint presque cadavérique. En face, je vois une boîte d’anti-douleurs renversée dans l’évier. Oh non Lydie, qu’est-ce que tu as fait? Je me précipite à côté d’elle et tourne son visage vers moi, je la secoue et la gifle en cherchant ses poignets.


Elle se réveille en hurlant et je hurle avec elle, de surprise. Elle me regarde comme si j’étais complètement folle et s’énerve:


-Ca ne va pas ou quoi?! Pourquoi est-ce que tu m’as giflé comme ça? Tu es devenue complètement malade!

Je la regarde sans comprendre et la serre dans mes bras en pleurant, soulagée. J’essaie de lui expliquer mais les sanglots ne m’aident pas vraiment, sans parler de l’adrénaline et de mon coeur qui bat comme un fou:

-J’ai-j’ai lu la fin de ta lettre sans le vouloir… et tu ne répondais pas, tout étais dans le noir et quand je suis entrée… j’ai vu la boîte renversée dans l’évier et ton visage tout pâle dans cette eau…


Elle éclate de rire mais grimace aussitôt en tenant sa joue déjà rouge. On peut y voir la trace de mes doigts et je me rends compte que je n’y suis vraiment pas allée de main morte…


-Maman, tu as vraiment une imagination délirante. C’est une lettre de rupture, ni plus, ni moins. On s’est encore disputé avec Logan mais cette fois, c'était celle de trop. Des mots ont été dit et on ne peut pas revenir en arrière. J'ai l'impression qu'à chaque fois, il draine mon énergie et… je n'en peux plus, ce n'est plus vivable. Je l'aime. Mais l'amour ça n'est pas suffisant. Donc j'ai rompu mais j'avais besoin de lui dire ce que j'avais sur le cœur. D'où la lettre. Je suis triste mais ça va...


Je vois dans ses yeux les larmes qui recommencent à monter malgré ses mots. Elle inspire un grand coup pour les chasser et reprend, la voix légèrement tremblante et terriblement lasse pour son âge:

La boîte d’anti-douleurs c’est parce que j’avais un mal de tête atroce après avec l'énervement et avec toutes ces émotions. Et dans l’eau, ce sont juste des sels de bains maman.


Elle rigole en finissant sa phrase, et je ris avec elle, me détendant complètement. Je la lâche, me rendant compte que mon pull est trempé de transpiration. Je m’écroule sur la carpette, l’après-coup me retombant dessus comme une pierre. J’ai l’impression d’avoir la nausée et je ferme les yeux, j’entends la voix inquiète de Lydie, bizarrement lointaine. Mais mon bras gauche me fait mal et j’ai l’impression que sa voix se fait encore plus lointaine. Tant pis, je suis fatiguée, on verra demain.

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Léa Szecel, rédactrice chez Décryptage Citoyen International.

Le 19 avril 2022



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