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La Ronce, désobéissance civile et accessibilité


Visuel de La Ronce

Vous avez peut-être remarqué des rayons de sucre vides, des paquets ouverts et des étiquettes collées dessus si vous avez fait vos courses récemment. Si c’est le cas alors vous êtes, d’une certaine manière, déjà familier.ère.s de La Ronce qui pratique des actions de désobéissance civile.



La désobéissance civile est une forme de résistance passive, non-violente qui est appliquée par des civils, des citoyen.ne.s pour obtenir un changement. Elle consiste en un refus d’obéir à certaines lois en vigueur, à l’infraction consciente de celles-ci par un acte public et issu d’une concertation qui a une vocation politique. Cet acte peut être créatif et il est également non-violent, ne cherchant pas à blesser des personnes ou à casser du matériel. Son but est de mettre en lumière la violence des institutions abusives, d’attirer l’attention du public sur une loi avec l’espoir de la faire changer. La désobéissance civile cherche en même temps à générer un fort impact afin de favoriser les prises de conscience, dans la défense d’un intérêt qui dépasse l’intérêt individuel (1).


Celles et ceux qui sont acteur.e.s de cette désobéissance sont des citoyen.ne.s « comme les autres » mu.e.s par des motivations éthiques, que ce soit l’indignation face à une ou plusieurs injustices ou face aux risques qui menacent leur avenir. Iels (pronom issu de l’écriture inclusive et qui désigne à la fois ils et elles) sont prêt.e.s à assumer les conséquences légales de leurs actes qui peuvent aller jusqu’à l’emprisonnement. Si cette détermination est si importante, c’est aussi parce qu’iels estiment que les citoyen.ne.s ne doivent pas être complices d’un pouvoir appliquant des mesures qu’iels jugent illégitimes. Pour elleux (pronom issu de l’écriture inclusive qui désigne à la fois eux et elles), ne pas contester le pouvoir, c’est le soutenir en coopérant. Un acte de désobéissance civile se définit par son caractère désintéressé, de résistance collective, transparente, non-violente et ultime, qui intervient après avoir épuisé les autres options. Si la non-violence est souvent prônée, il arrive aussi que certains mouvements français comme les Faucheurs volontaires aient revendiqué la dégradation de biens privés.


La désobéissance civile a été théorisée par Henry David Thoreau dans son essai homonyme qu’il publie en 1849. Il y établit les bases de la désobéissance, qu’on a définie plus haut, autrement dit la résistance non-violente à des lois par des citoyen.ne.s et le devoir de protester contre les lois injustes. Il ajoute également que le pouvoir de l'État vient de l’individu et que la désobéissance civile est une forme de participation à la démocratie.

Ainsi sa première mise en pratique de la désobéissance civile a lieu lorsqu’il refuse de payer ses impôts à l’Etat parce qu’il conteste l’utilisation que celui-ci veut en faire, c’est-à-dire le financement de la guerre au Mexique. La pensée de Henry David Thoreau a influencé Gandhi et Martin Luther King qui s’en sont inspirés pour mener leurs mouvements respectifs.


Martin Luther King lors de son discours « I have a dream » le 28 août 1963

La forme que prend la désobéissance est multiple, ainsi on peut évoquer Martin Luther King, qui est connu pour son implication dans le mouvement des droits civiques. Il a, entre autres, participé ou dirigé des actions comme le boycott des bus de Montgomery, des manifestations ou des sit-ins. Il s’intéresse à la désobéissance civile lorsqu’il est incarcéré, affirmant alors son adhésion aux idées de Thoreau. Cela se manifeste par sa prise de position sur la question de l’obéissance à certaines lois et de l’infraction à d’autres. Il prône alors l’obligation morale de désobéir aux lois injustes qui dégradent la personne humaine. Selon lui, la désobéissance civile est légitime comme moyen d’action et elle intervient lorsque tous les moyens légaux n’ont pas été suffisants. Ainsi, il estime que le rapport de force obligeant l’adversaire à reconnaître et protéger les droits humains, plus spécifiquement des personnes noires, n’a pas été créé avec les moyens légaux et donc que la désobéissance est nécessaire (2).


Actuellement la désobéissance civile est pratiquée comme forme de protestation par divers mouvements et associations, de manière plus prononcée qu’auparavant. Par exemple l'association ANVCOP-21, acronyme pour Action Non-Violente COP-21, qui a comme objectif de dénoncer les projets et les politiques aggravant le dérèglement climatique l’utilise comme moyen principal. En effet, les membres considèrent que les moyens de la lutte en déterminent le résultat. Ainsi ils prônent un mouvement non-violent dans le but d’une société fondée sur le respect, la bienveillance et la participation de toutes et tous plutôt que sur de la compétition et de la domination (3). D’autres actions du paysage militant français s’ancrent dans une logique de désobéissance civile comme le mémorable encapotage de l’obélisque de la Concorde par l’association Act Up-Paris, qui lutte contre le sida, les autres IST et pour les droits des minorités sexuelles et de genre, ou encore les collages féministes dans les rues.


Encapotage de l’obélisque de la Concorde par les militants d’Act Up le 1er décembre 1993. Crédits : Gérard Julien - AFP

La Ronce, qui fait désormais aussi partie de ce paysage, se définit comme une idée, qui émerge sur Facebook, Twitter et Instagram avec un premier post le 8 octobre et une première action le 14 octobre. Elle est composée de milliers d’épines, des individus qui prennent part aux actions, et qui forment collectivement La Ronce. Celle-ci « défend le vivant et se dresse contre ceux qui le détruisent » écrit-elle sur son compte instagram. Pour ce faire, la première action qu’elle lance, l’opération Epine Sucrée, consiste à déboucher les bouchons et à arracher les ouvertures faciles des paquets de sucre vendus dans les supermarchés. Le but étant alors de protester contre l’utilisation par Daddy, Béghin Say et Saint Louis de l’utilisation des néonicotinoïdes, qui sont néfastes pour l’environnement et surtout pour les abeilles.


La Ronce part du constat qu’un produit débouché ne peut plus être vendu,le débouchage engendrant ainsi une perte nette pour le distributeur. Suivant cette logique, lors de l’endommagement systématique des lots de produits mis en rayon, le distributeur cessed’en commander impactant alors le producteur. D’après La Ronce,les supermarchés peuvent demander un remboursement aux producteurs pour des produits qui ont été dégradés, bien que nous n’ayons rien trouver pouvant affirmer ou infirmer cela. L’opération Epine Sucrée s’accompagne également du collage d’étiquettes expliquant la démarche de La Ronce directement sur les paquets de sucre.


Visuel de La Ronce destiné à être une étiquette collée sur les paquets de sucre.

Le 9 novembre, La Ronce annonce le lancement de l’opération Piqûre de rappel, invitant les épines à appeler les contacts presse et communication de Daddy, Beghin Say et Saint Louis, en restant polies, afin de leur expliquer l'impact des néonicotinoïdes et en leur demandant de retirer leurs produits de la vente. Enfin, il a été proposé aux épines de noter les entreprises sur Google afin de faire baisser leur note, et d’endommager leur image de marque.



La Ronce se démarque des mouvements précédemment évoqués par le peu d’organisation, d’équipements et de risques qu’implique la réalisation de ses actions. En effet, pénétrer sur un site privé comme les militant.e.s d’ANVCOP-21 ou faire un sit-in au comptoir d’un restaurant pour le mouvement des droits civiques implique de mettre en jeu son corps, sa personne et d’accepter de subir des sanctions légales, pouvant aller jusqu'à la prison. Au contraire, ouvrir des paquets de sucre ou composer un numéro de téléphone ne requiert pas du tout la même implication. De la même manière, il n’y a pas besoin d’une formation spéciale pour effectuer l’action, pas de temps à prendre en dehors de celui pour les courses. Ce sont des actions qui se font au sein de la vie quotidienne, un activisme des petits gestes et des habitudes alors accessible à tous et toutes, peu importe son âge, sa condition sociale et son emploi du temps.



De plus, le statut d’activiste ou de militant.e peut effrayer par le risque qu’il sous-tend et par les implications qui y sont attachées. Se définir comme tel.le et parfois revendiquer une forme de radicalité liée à l’activisme, comme dans le cas de la désobéissance civile, peut repousser. Ainsi, La Ronce permet une nouvelle considération de soi comme militant.e ou comme membre d’un mouvement. En effet, sans utiliser directement le terme, lui préférant celui d’épines pour coller à l’image du mouvement, il contourne la dénomination qui aurait pu en effrayer certain.e.s. Loin de n’être qu’une question d’appellation, il s’agit de sortir des structures habituelles du militantisme, pouvant être considéré comme marginal (sans que ce ne soit une critique qu’on lui adresse) pour le ramener à la portée de tous. Ainsi, c’est sans adhésion à signer, sans une organisation entière nécessaire en amont et surtout avec de l’autonomie et de l’anonymat que les épines interviennent.



Finalement, une des composantes de la désobéissance civile est aussi tout le pouvoir symbolique qui donne un sens aux actions. Pour Gandhi, c’est choisir de s'attaquer directement au sel qui représente la colonisation britannique (4), pour les colleur.se.s féministes c’est l’appropriation directe de l’espace public. Chez La Ronce, cette dimension aurait pu être effacée par la banalité de l’action, qui est alors bien moins spectaculaire que celles des fémens par exemple, mais elle est conservée par la communication qui est faite des actions, c’est-à-dire l’imaginaire de La Ronce et des épines.



Image d’un collage féministe à Poitiers, depuis le compte instagram @collages_féminicides_poit


C'est donc par un investissement requis réduit au regard du résultat possible, que la Ronce propose une désobéissance du quotidien dont on pourrait questionner l’évolution future. Ce militantisme est-il le premier exemple d’un mode d’action du quotidien, d’un mode de vie militant qui se banaliserait en étant intégré dans la société, ou le mouvement va-t-il s'essouffler avec le temps comme d’autres avant lui ? L’augmentation des mouvements de désobéissance civile et des lanceurs d’alerte témoigne au fond d’un manque de confiance, qui était déjà présent mais semble grandissant, à l’égard des Etats et des institutions supposé.e.s agir pour la défense de l’intérêt commun.




Décryptage Citoyen a pour but principal de décoder l’actualité,

pour un citoyen plus éclairé

Antinéa Zamoun, rédactrice

Le 22 décembre 2020



Pour aller plus loin :


Articles, rapports et enquêtes cités dans cet article :

  1. La définition de la désobéissance civile : par le Mouvement Colibris ; par Universalis ; par toupie.org

  2. Martin Luther King et la désobéissance civile par Alain Refalo

  3. Pourquoi la stratégie de lutte non-violente ? par ANV-COP21 2019

  4. Gandhi, l’apôtre de la désobéissance civile par l'équipe Ça m'intéresse


Sources photographiques :


Les réseaux sociaux de la Ronce :


Tous les visuels de La Ronce sont disponibles ici : https://drive.google.com/drive/folders/1ldYfNHWmLa7mpQwOOrpB_WFnpPcx5S9d



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