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La détermination des sujets traités par les médias : un cercle vicieux de l’information


En 2019, le New York Times a révélé à travers la diffusion de documents confidentiels du gouvernement chinois, l’existence de camps de détention pour le peuple ouïghours en Chine. Aujourd’hui encore, les traitements inhumains infligés à ce peuple turcophone persistent. Pourtant, en France, seuls les réseaux sociaux ont permis la diffusion de l’information quant à cette situation. Le silence des médias traditionnels est flagrant ; ce n’est que le 29 juillet 2020 que le journal télévisé de 20 heures de Franceinfo se décidera à y accorder un reportage de quelques minutes. Les grandes chaînes audiovisuelles (TF1, France 2, France 3, M6…) ont préféré garder le silence pendant plusieurs mois encore.


Dès lors, en quoi la sélection des sujets traités est-elle révélatrice des enjeux de neutralité et d'indépendance journalistiques au sein des médias contemporains ?




Conditionnement de journalistes, caricature de Johanna Marcela Castellanos



Pour plus d’informations sur les persécutions des ouïghours, Décryptage Citoyen International a écrit un billet décryptage spécialement pour vous.



Le choix des sujets selon la loi de proximité

Les médias traditionnels, radio et télévision, sont dans l’incapacité d’aborder toutes les actualités. En effet, elles sont trop diverses et nombreuses pour être toutes relayées. Ainsi, le journaliste se doit de faire un choix quant à son sujet.

Pour les médias audiovisuels, les choix sont guidés généralement par une théorie que l’on peut qualifier de la loi de proximité ou du « mort kilométrique », loi développée notamment au sein de l’ouvrage de Yves Agnès, Manuel du journalisme. L’ancien rédacteur en chef au Monde affirme dans son livre que les individus sont bien plus intéressés par ce qui les

touche directement que par ce qui leur est complètement étranger.




Schéma représentant la loi de proximité, extrait de Manuel du journalisme d’Yves Agnès



Ainsi, les médias français tendent vers une volonté de plaire à leur audience et donc de se rapporter à des sujets potentiellement intéressants. Les chaînes de télévision traditionnelles en sont un parfait exemple. Certaines d'entre elles diffusent quotidiennement dans la soirée un journal dont l’objectif principal est de relayer des informations et faire ainsi un bilan de l’actualité du jour. La durée limitée de diffusion du journal oblige alors les chaînes à effectuer un choix quant aux sujets à aborder. Le recours à cette loi facilite la sélection des thèmes à aborder par les journalistes.

L’application de la loi se fait à plusieurs échelles ; elle est aussi bien d’application temporelle que spatiale. Le recours à cette loi par les médias traditionnels peut alors sembler problématique sous certains de ses aspects. Dans un premier temps, la sélection trop accrue des sujets pousse l’individu à se renfermer sur lui-même et diminue sa curiosité pour l’extérieur. Cela est d’autant plus consternant dans un monde où mondialisation et libéralisme battent leur plein. Ainsi, l’absence d’intérêt pour l’international s’apparente comme une difficulté majeure.


Le problème engendré par ce choix ne se limite pas à des conséquences pour l’audience, elle entraîne directement des difficultés pour le média en question. Cette sélection limitative d'information s'inscrit dans un contexte spécifique : la concurrence entre les différents médias. En effet, les réseaux sociaux ont aujourd’hui trouvé leur place aux côtés des autres médias ; 71% des 15-34 ans s’informent sur ces derniers. Les sujets abordés y sont divers, aucun choix ne s’impose aux internautes et l’information est diffusée en continu. Ainsi, la dénonciation de masse des camps Ouïghours en Chine s’est faite à travers Twitter et Instagram. La corruption, la censure de certains sujets ou encore la propagande semblent alors être dénoncés par la jeunesse qui constate à travers les réseaux sociaux, le choix drastique et orienté des sujets par les médias traditionnels.

Cependant, si les médias traditionnels semblent, dans leur mode de fonctionnement, être aujourd’hui dépassés et peu adaptés à la société actuelle, ceux-ci conservent une suprématie sur les réseaux sociaux à travers lesquels la véracité des faits est bien plus souvent discutée.

Résultats du Baromètre de la confiance des Français dans les médias, étude réalisée par l’institut Kantar Sofres en 2018



L’impossible indépendance des journalistes


Les médias audiovisuels semblent se rapprocher les uns des autres à travers le traitement de leurs sujets. C’est la conséquence logique de la théorie de la loi de proximité le permet. Cependant, d’un journal télévisé à un autre, la façon d’aborder un sujet peut varier drastiquement. Ainsi, une simple théorie ne peut expliquer la complexité du choix des thèmes abordés par les journalistes.


Les différentes façons d’aborder un même sujet s’expliquent par l’orientation nécessaire des médias. Si l’Etat se trouve à la tête de certains d'entre eux, la plupart sont détenus par des gros groupes. Ainsi, lorsque le média est privé, le choix des sujets est nécessairement orienté en fonction de son propriétaire et de ses attentes.





La plupart des médias sont détenus par une quarantaine d’individus selon l’enquête Médias français, qui possède quoi réalisée par le monde diplomatique


Les journalistes se trouvent alors privés de liberté et s'entêtent à suivre les exigences des actionnaires du média pour lequel ils travaillent. Ainsi, ils évitent d’aborder certains sujets par peur de ne pas convenir à leur supérieur ou bien tout simplement car ils ne correspondent pas aux attentes de la chaîne. Ce phénomène est d’autant plus intensifié que depuis plusieurs années le métier de journaliste est frappé par une crise qui rend très difficile l’accès à cet emploi.


Alors, ceux-ci ne sont que moins poussés à se risquer à des sujets peut-être trop différents de ce que leur média a l’habitude de présenter. Par conséquent, les chaînes de télévision s’enferment chacune dans un panel de sujets en fonction de leur dirigeant. Cette idée fut parfaitement illustrée en 2018 lorsque la chaîne appartenant au groupe Canal+, Cnews, a refusé, contrairement aux autres médias, d’aborder les accusations de corruption en Afrique, portées à l’encontre de l’un des actionnaires majeurs du groupe, Vincent Bolloré.



Et les conséquences sur leur neutralité….


Une fois le sujet choisi, le journaliste se doit de relayer l’information. Si l'on peut penser que le journaliste d’un journal télévisé ne relate que des faits et par conséquent conserve une objectivité à toute épreuve, la réalité est toute autre. La neutralité du journaliste semble être mise sans cesse à l’épreuve.


Bernard Delforce, Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Lille 3, décèle ce qu’il appelle le « dilemme du journaliste ». Selon lui, le journaliste a le devoir d’un compromis entre décrire un fait et lui donner du sens. La simple description d’un événement ne suffit pas à le rendre compréhensible et attrayant pour le téléspectateur. C’est ce que souligne les auteurs Julia Cagé, Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaud au sein de leur ouvrage L'Information à tout prix dans lequel ils rappellent que l’investissement dans l’information originale n’est pas rentable.


Alors, le journaliste se doit d’effectuer un récit autour de l’information brute : il prépare un récit journalistique ayant pour but la diffusion d’une morale, d’un sens que l’on doit donner à l’information. C’est à travers ce récit que l’objectivité du journaliste sera mise à l’épreuve.La hiérarchisation des sujets au sein d’un journal télévisé participe à la création du récit. Le choix d’un sujet plutôt qu’un autre est lui-même un premier pas vers la subjectivité et la politisation de ses actions. Ainsi, en combinant description et prescription, le journaliste ne peut être neutre ; le média ne dit plus seulement le réel mais contribue à sa création.


Cette conception de création du réel est d’autant plus flagrante lorsque l’information laisse prendre part au doute. L’incertitude est rejetée par l’audience : un journaliste se doit en effet d’informer et non pas de laisser place au doute. L’affaire Dupont de Ligonnès traduit parfaitement cette peur du doute par les médias. Alors que l’individu est recherché depuis 2011 pour avoir assassiné l’ensemble de sa famille, le vendredi 11 octobre 2019, toutes les chaînes d’informations annoncent sans l’ombre d’un doute son arrestation. Pourtant, aucun média n’avait reçu la confirmation qu’il s’agissait de lui. Et pour cause; l’homme n’était pas le bon.




Une multitude de journaux affichant l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès



Dès lors, cette règle tacite de rejet du doute a des conséquences majeures. Afin de ne pas laisser l’information « floue » brute et de lui donner du sens, les journalistes sont poussés à affirmer des faits non vérifiés et à construire une fausse certitude. Cette idée s’explique par l’ère d’immédiateté installée depuis des dizaines d’années ; ne supportant ni le doute, ni l’attente, l’audience est devenue exigeante et les journalistes ne peuvent que suivre ses désirs. Enfin, économiquement, doute et incertitude ne sont pas vendeurs. Chaque chaîne de télévision donne alors à sa façon la réponse à l’incertitude. La neutralité n’en est que d’autant plus affectée. Un journaliste anonyme de État du monde, État d’être écrit à ce propos: « Nous sommes abreuvés d’informations nous montrant la « réalité » du monde, des analyses « incontestables » et des versions « objectives et non négociables » des faits rapportés par les médias dominants. À croire que la prétendue vérité est plus vendeuse que le doute et, surtout, plus acceptable. »


La diffusion d’information s’accompagne nécessairement d’un consommateur, récepteur de celle-ci. Si le consommateur apparaît comme la victime du manque de neutralité, il n’en est pas moins l’une de ses raisons. L’objectif principal des chaînes de télévision est d’avoir une audience toujours plus importante. Il est donc nécessaire de s’y adapter et de répondre à sa demande. Et cela même dans les faits d’actualité. Ainsi, aux côtés de la loi de proximité visant à intéresser le consommateur. Il existe en réalité de nombreuses raisons qui entraînent l’absence de neutralité du journaliste telles que la théorie du biais cognitif de négativité prenant elle aussi une place majeure.


Cette théorie, introduite dans les années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, considère que le public aurait tendance à être attiré par des informations négatives. La pandémie mondiale en est la preuve : les chaînes d’information en continue et les journaux télévisés de soirée n’ont pas cessé d’aborder ce sujet ; certes à titre de prévention mais aussi car il répond à la règle du biais cognitif. Le climat anxiogène installé par les médias pousse l’audience à vouloir être informée sur celui-ci et lui donne le sentiment qu’elle garde le contrôle sur la situation.


Le journaliste se retrouve donc en proie à de multiples facteurs lui empêchant une réelle sélection de ses sujets mais aussi un traitement purement libre et objectif de ceux-ci. La profession de journaliste est aujourd’hui entourée de trop de contraintes leur empêchant une large marge de manœuvre.



Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité,

pour un citoyen plus éclairé

Mazarine Guillossou, rédactrice chez Décryptage Citoyen International.

Le 18 mai 2021




Pour aller plus loin :


Manuel de journalisme, Yves Agnès


Sauver les médias, Julia Cagé


Rémunération, privilèges, choix de sujets… Les idées reçues sur les journalistes, Le Monde


Pourquoi une information ne sera jamais objective?, Institut national de l'audiovisuel (Ina)


Conférence de Marion Van Renterghem sur l’absence de neutralité chez les journalistes



Sources utilisées pour la rédaction de ce billet décryptage :


Les journalistes doivent-ils et peuvent-ils être objectifs?, FranceInter


La neutralité du journaliste, une utopie dangereuse, l’Institut du numérique


Médias et public doivent s’interroger sur notre santé informative, La Croix par Emmanuelle Giuliani


Le rôle des médias, Figaro magazine par Véronique Grousset


Pourquoi les médias parlent aussi peu des Ouïghours?, reportage de Hugodecrypte


Qui a le pouvoir de l’information en France? , Vie publique


Tous les JT en parlent et pas nous: malaise autour du traitement de la mise en examen de Vincent Bolloré sur CNews, France info


Image de couverture : Conditionnement de journalistes, caricature de Johanna Marcela Castellanos




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