La centrale thermique du Larivot en Guyane : un leurre climaticide et inégalitaire

Dernière mise à jour : 15 sept. 2021



Dans le cadre de la COP23 en 2017, le président Emmanuel Macron promettait avec fermeté “une sortie de la production des énergies fossiles et une vraie transformation de notre modèle de production” et plus encore “la fermeture de toutes les centrales à charbon d'ici la fin de l'année 2021 [et] l'absence de toute construction de nouvelles centrales thermiques”. Néanmoins le projet de construction d’une immense centrale au Larivot en Guyane française semble une nouvelle fois démontrer le décalage entre le discours et l’action politique en matière environnementale.



Une saison en Guyane: Action contre un projet climaticide, sale et dangereux,

par Guyane Nature Environnement (Illustration Marie Verwaerde)


Le projet de la nouvelle centrale thermique prévue pour 2024 est initialement porté en 2017 par l’une des filiales d’outre-mer d’EDF : EDF PEI (Production Electrique Insulaire). La firme et les pouvoirs publics justifient ce projet par le remplacement de l’ancienne centrale diesel de Dégrad-des-Cannes construite en 1982 et qui doit obligatoirement être fermée en 2023, car ne respectant plus les règles d'émissions de CO2 en vigueur. Bien qu’anachronique et défiant le courant de l’histoire des politiques énergiques qui semblent se tourner davantage vers les énergies renouvelables, c’est avec l’aval du gouvernement français et sous couvert de l'intérêt général que le projet Larivot a pu voir le jour.


La construction de la centrale débutée le 10 mars dernier a été suspendue suite au référé déposé devant le tribunal administratif de Cayenne par les associations Guyane Environnement et France Environnement. Une lueur d’espoir et une main tendue du droit aux ONG, tant le juge administratif a retenu la présence d’un doute sérieux quant à la légalité de la nouvelle centrale dans l’attente d’un jugement au fond du litige.



Photographie du lancement des travaux de la centrale , par le Collectif Alter Larivot


La Guyane fait face à un véritable défi énergétique et au risque d’un black-out généralisé. Cependant, les rédacteurs de la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) condamnent la résolution du problème à une réponse étriquée. Ils omettent notamment d’autres alternatives pouvant mener la Guyane à une véritable autonomie énergétique. Ainsi, si EDF n’est pas à court de qualificatifs élogieux pour décrire la mission salvatrice de la centrale du Larivot pour la Guyane, les associations de défense de l’environnement telles que France Nature Environnement ne manquent pas de mettre en avant des pratiques s'affiliant davantage à “des politiques d’entreprises qu’à un souci de l’intérêt public”. Le projet Larivot démontre un véritable mépris du pouvoir politique pour ce territoire et illustre une véritable rupture d’égalité de traitement entre les territoires d’Outre-Mer et l’Hexagone en cloisonnant la Guyane à un essoufflement dramatique au profit d’une exploitation économique sans précédent.


“Castex veut « ressouder la France »” le 16 juillet 2020 par Mykolas



La centrale thermique du Larivot: un désastre écologique incompatible avec les engagements climatiques de l’Etat français


Depuis plus d’une trentaine d'années, l'État français s’est engagé dans la lutte contre le changement climatique au travers de multiples traités internationaux afin d’assurer le respect de ses obligations écologiques. Néanmoins, force est de constater que malgré ces avancées, la mise en œuvre de ces objectifs semble obstruée comme en témoigne l’essence même de la future centrale thermique du Larivot. Preuve que le projet est dans son ensemble incohérent, c’est l’emplacement de la centrale et de son oléoduc de quatorze kilomètres nécessaire à son approvisionnement qui sont dans un premier temps problématiques. En effet, située sur l’île de Cayenne, la centrale se trouve sur une zone protégée jouissant d’une faune et d’une flore rare et riche. Ainsi, l’espace pourtant fragile fait face à un danger sans précédent de pollution de l’air, de l’eau, mais aussi des sols.


La mangrove du Larivot qui doit être asséchée pour construire la centrale (photo de Mirtho Linguet pour Libération)


Face à cette problématique sans précédent, EDF soutient que le projet Larivot se veut respectueux de la biodiversité environnante. La firme promet ainsi la sanctuarisation de plus de 80 hectares de mangrove et la mise en place d'un plan de gestion avec le Parc naturel régional de Guyane (ferme pédagogique, études d'espèces protégées….). Cette réponse semble assez simpliste devant l’ampleur de la catastrophe écologique. Il est possible de retrouver un schéma similaire de catastrophe écologique et de traitement inégalitaire entre métropole et l’outre mer à travers l’exemple du scandale du chlordécone en Martinique.


De plus, comme le souligne le tribunal administratif de Cayenne, l’emplacement de la centrale n’est pas compatible avec la loi Littorale qui dispose que des aménagements peuvent être réalisés uniquement si le site visé fait déjà l’objet d’une urbanisation diffuse. Or, l’installation de la future centrale est en plein milieu d’une zone marécageuse et de mangrove initialement non-constructible dû à son caractère fortement inondable (classé SEVESO seuil bas zone inondable), qui est relevé notamment par l’Agence nationale de l’environnement. Ainsi, la déforestation de cet espace pourrait à court terme engendrer des inondations, mais aussi des submersions marines dans l’estuaire de la rivière de Cayenne menaçant les habitations situées à proximité. Pour toutes ces raisons, comment expliquer un tel emplacement? À l’endroit où EDF soutient que l’île de Cayenne est la principale zone de consommation électrique du territoire et qu’il est donc logique d'implanter la centrale dans cet espace. Les ONG mettent en avant des suspicions de corruption et de connivence tant le terrain a été vendu à un prix élevé qui semble éloigner le projet d’un quelconque intérêt universel des Guyanais.


Le mode de fonctionnement et d’alimentation de la centrale thermique du Larivot est imprécise et polluante


La partie la plus aberrante du projet Larivot concerne son mode d’alimentation. En effet, la centrale devait initialement fonctionner au fioul. L'utilisation d’un combustible fossile a entraîné de nombreuses contestations amenant le ministre de la transition écologique à affirmer que la future centrale sera alimentée aula biocarburant renouvelable dès son lancement. Cependant, la réalité semble tout autre. En effet, EDF soutient sur son site que la centrale fonctionnera à son lancement au fioul léger, aux bioliquides et au gaz naturel. Par la suite, la firme souligne qu’une conversion à la biomasse est possible sans exprimer une planification précise de ce processus. Ainsi dès son lancement, la centrale sera dotée d’une puissance 120 mégawatts (MW) dont seulement 10 (MW) d’énergie solaire. Selon France Nature environnement, cela correspond en terme d'émission à plus de 455 000 tonnes de CO2 par an, soit l’équivalent de 455 000 allers-retours Paris-New York en avion.


Plus encore, même si EDF se décidait à entreprendre une conversion à la biomasse de la centrale, comment celle-ci serait-elle possible? En effet, quels combustibles seraient utilisés et comment seraient-ils cultivés ? Afin d'alimenter la centrale à biomasse, l'utilisation hypothétique de l’huile de Colza a été évoquée. Cependant, cela donnerait lieu à une importante déforestation afin de mettre en place des zones d’exploitation agricole dont les récoltes seraient brûlées, alors que la Guyane est loin de jouir d’une autonomie alimentaire. Face à la difficile production locale de biocarburants, la Guyane serait dans l’obligation d’importer ces matières de l’étranger au grand profit d'entreprises privées et aux dépens des possibilités d'autonomisation du territoire. Cette conversion à la biomasse semble davantage se rapprocher d’une politique de greenwashing. Le greenwashing (écoblanchissement) désigne une méthode de marketing, souvent utilisée par de grandes industries polluantes visant à utiliser des arguments écologiques afin de légitimer leur action pourtant éloigné des préoccupations environnementales. Ainsi, l’étude “ Biodiesel’s impact: emissions of an extra 12m cars on our roads, latest figures show” parue en 2016 de l’ONG Transport et Environnement, démontre que les biocarburants ont une émission de gaz à effet de serre supérieure à celle des combustibles fossiles.


Les émissions de biocarburants contre les émissions de carburants fossiles


C'est à la lumière de l’ensemble de ces éléments que le tribunal administratif de Cayenne a soutenu que le mode de fonctionnement de la centrale pourrait être illégal, en raison de ses émissions de gaz à effet de serre, non conformes aux objectifs climatiques de la France.


L’incertitude et les inquiétudes des citoyens du village autochtone Palikur faisant face à la future centrale


“ L'Indien d’Amérique appartient au sol (...). Il est en harmonie avec le paysage, car la main qui a façonné le continent a aussi façonné l’homme en fonction de son environnement. Il a poussé naturellement, comme le tournesol sauvage ; il fait partie de la terre comme le bison en faisait partie” affirmait Luther Ours Debout - chef Sioux Oglala au XIXe siècle. Ces mots ont une résonance toute particulière tant la centrale thermique du Larivot est en dissonance avec l’espace qu’elle va occuper contrairement aux membres du peuple autochtone Palikur qu’elle menace. Les Palikur composent l’une des six ethnies autochtones de Guyane, et sont les descendants d’anciennes et importantes civilisations situées dans les bouches de l'Amazonie. Depuis le XVIe siècle, les Palikur ont été victimes d’une forte chute démographique et d’une diminution croissante de leur espace géographique dûe à la colonisation européenne.



Cérémonie ancestrale des palikurs en Guyane en août 2019 par Ronan Liétar


La centrale Larivot sera vectrice de nombreux préjudices pour les habitants du village autochtone Palikur de la “Petite Chaumière” lui faisant face. En effet, cette dernière est placée dans une zone de chasse et de pêche régulièrement fréquentée par les habitants du village. En plus de bouleverser complètement leur mode de vie, la centrale représente un risque sanitaire majeur. D’une part les villageois seront exposés aux émissions potentiellement cancérigènes de la centrale et d’autre part à un risque éventuel d’accident dû au fonctionnement de cette dernière. Dans un second temps, EDF a également racheté une partie du foncier où se base le village et qui loge plus d’une soixantaine de personnes. C’est avec anxiété que le projet Larivot est accueilli par Eugène Aliénor, chef du village formé en 1962 par sa mère : “ Nous sommes inquiets, c'est comme si le village n'existait pas. Alors que nous sommes là depuis longtemps. Nous nous battons”.


Bien que l’entreprise ait promis de n’expulser personne, les doutes et les inquiétudes persistent tant les amérindiens de Guyane ont déjà été victimes de spoliation “légale” de leur terre par le passé. Face à ses multiples problématiques, l’entreprise EDF se veut rassurante en mettant en exergue sa volonté d’améliorer la qualité de vie des villageois qui n’ont toujours pas accès à l'électricité, mais aussi à long terme de rétrocéder la propriété du terrain à ces derniers. Cette déclaration paraissant plus qu'altruiste aux premiers égards, ne manque pas d’être questionnée lorsque l’on analyse les conditions de vie des habitants de ce village palikur et plus largement de l’ensemble de la population autochtone de Guyane. Faut-il attendre 2023 voir 2024, la construction d’une centrale thermique polluante pour que ces citoyens français aient accès à l'électricité ? Plus encore, pourquoi ne s’intéresser à la précarité de ces habitants autochtones uniquement pour justifier les dégâts que va causer la centrale? Ce schéma aussi inégalitaire soit-il en l’espèce, s’ancre dans une politique plus générale d’oubli de cette partie de la population guyanaise. En effet, souvent surnommé “les abandonnées de la République”, le peuple autochnone est victime de nombreux maux passés sous silence par le pouvoir politique tels qu’une acculturation exacerbée, un taux de suicide plus élevé que la moyenne ou encore d’une exploitation sans limite des grandes industries. Ainsi, si tous les Français sont égaux selon la loi, certains le sont plus que d’autres dans la pratique comme le montre le traitement du peuple Palikur dans le projet Larivot.


La mission d'intérêt général de la centrale thermique du larivot est questionable face à des politiques alternatives durables


La fermeture prochaine de la centrale diesel de Dégrad-des-Cannes aurait pourtant été, selon les ONG, une ouverture à une transition énergétique respectueuse de l’environnement. En effet, la loi du 17 août 2015 (n° 2015-992) relatives à la transition énergétique pour la croissance verte dispose que les départements, mais aussi les régions d’outre-mer françaises doivent parvenir à l’autonomie énergétique dès 2030. La Guyane pourrait de par ses atouts majeurs parvenir à cette autonomie durable et respectueuse de la planète à l’horizon 2030. Ainsi, l’Agence de la transition écologique démontre qu’ “un mix électrique 100 % énergies renouvelables est possible en Guyane tout en satisfaisant l’ensemble de la demande électrique à tout instant". Sur cette base, de nombreux projets ont déjà vu le jour, le président de Guyane Nature Environnement émet notamment l’idée d’installer des panneaux photovoltaïques sur des surfaces déjà artificialisées afin de produire l’électricité nécessaire aux besoins de l’ensemble de la population guyanaise. D’autre part, le syndicat des énergies renouvelables propose de ne pas recourir au thermique de façon structurelle comme dans le cadre de la centrale du Larivot, mais plutôt de mettre en place une utilisation du thermique momentanée sous forme de groupes électrogènes en conteneurs activables à la demande en attendant le développement des énergies renouvelables.


De plus, les alternatives à ce projet permettraient d’ailleurs d'insérer de multiples petites entreprises guyanaises et ingénieurs locaux au processus de transition énergétique. Ainsi, des centaines d'emplois durables verraient le jour à un prix plus modéré contrairement aux 90 emplois promis par EDF au coût exorbitant d’un demi-milliard d’euros. Le projet Larivot est donc une entrave durable au développement dynamique de la Guyane, qui est un département souffrant déjà d’un taux de chômage et de pauvreté élevé. Pour toutes ces raisons, il est aisé de comprendre que cette centrale thermique répond plus de l’intérêt privé que général.


Le taux de pauvreté dans les DOM en 2017 en % (selon un seuil à 60%)


Le projet de la centrale thermique du Larivot dépeint donc au travers sa politique incohérente et démesurée l’ensemble des troubles majeurs que traverse la Guyane. Les tenants et aboutissants de la future centrale révèlent une dépendance de la Guyane vis-à-vis de grandes industries polluantes dont l’appétit n’a pas de limite, un traitement inégalitaire de la population autochtone et plus encore une crise de la démocratie. La suspension momentanée de la construction de la centrale par la justice est une première victoire, néanmoins EDF ayant fait appel de la décision la guerre n’est pas encore gagnée et les associations devront redoubler d’efforts afin que ce projet climaticide ne puisse voir le jour.


Plus encore, la Guyane se trouve à un tournant de son histoire, celui du premier pas vers l’autonomie énergétique durable. Le département français peut se donner les moyens de son potentiel en matière environnementale et démontrer au monde “que l’on ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l'ont engendré” comme l’énonçait si bien Albert Einstein.


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Moutama Taiyalnayagui, rédactrice chez Décryptage Citoyen International

Le 14 septembre 2021


Pour aller plus loin:


Quand la justice administrative rappelle l'État à ses engagements climatiques, site du Conseil d’Etat


Le marketing engagé sur les réseaux sociaux : entre militantisme assumé et opportunisme de Emilie Gaillard pour Décryptage Citoyen International


Publicité verte et greenwashing de Breduillieard Pauline , Gestion 2000, 2013/6 (Volume 30), p. 115-131.


Awna parikwaki Introduction à la langue palikur de Guyane et de l'Amapa par Michel Launey ( cf chapitre 1 partie 1.1 “ BRÈVE HISTOIRE DES PALIKUR DEPUIS LE XVIe SIÈCLE”)


Une occasion manquée pour les droits des autochtones par Philippe Karpe, Catherine Aubertin, dans Revue juridique de l’environnement 2019/2 (Volume 44)



Sources utilisées pour la rédaction de cet édito :


Fermeture des centrales thermiques: Macron en plein fioul artistique par Coralie Schaub et Jean-Christophe Férau


En Guyane, des projets énergétiques plus absurdes les uns que les autres par Hélène Ferrarini


La construction de la future centrale EDF au Larivot inquiète les habitants du village amérindien Ebène Palikour installé sur le site depuis 1962 par Stéphane Floricien


En Guyane, la centrale électrise les débats par Célian Macé , Envoyé spécial en Guyane pour le journal Libération


Centrale thermique du Larivot:l'État choisit l’énergie sale par France Nature Environnement, le mardi 22 septembre 2020


Les Abandonnés de la République: Vie et mort des Vie et mort des Amérindiens de Guyane française de Alexandra Mathieu, Christophe Gruner et Yves Géry


Aspects juridiques du changement climatique: de la justice climatique à l’urgence climatique, étude rédigée par Marta Torre-Schaub et Blanche Lormeteau