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L’impact dévastateur de la pénurie de mazout: la situation alarmante du Liban



Depuis l’automne 2019, le Liban fait face à une crise, qualifiée par la Banque mondiale comme « l’une des pires au monde depuis 1850 ». Ce pays, autrefois appelé la Suisse du Moyen-Orient, voit sa situation empirer à tous les niveaux, que ce soit socialement, économiquement ou politiquement.



Photographie par Hannah Mckay pour Reuters le 7 Août 2020


D’abord face à une crise financière, il s’agit désormais d’un chaos social qui s’affirme dans le pays, notamment après la déflagration du 4 août 2020 au port de Beyrouth. De plus, l’économie du pays s’effondre: en février dernier, le prix du pain a augmenté de 20% et désormais, c’est le prix du carburant qui explose en raison d’une levée partielle des subventions sur les hydrocarbures.


En effet, depuis le début de la crise, le pays puise dans les réserves de devises étrangères de la Banque du Liban pour financer l’importation de produits de base grâce à un mécanisme de subventions. Maintenant à court de réserves, il est contraint d’arrêter ces subventions, provoquant une incapacité à importer suffisamment de fuel pour faire fonctionner les centrales électriques. Cette pénurie de carburants sur le marché a provoqué une flambée du prix de l’essence et du diésel. Ainsi, Electricité du Liban (EDL), un établissement public à caractère industriel et commercial libanais, qui contrôle 90 % des activités de production, de transport et de distribution d'électricité du pays, a été obligé de réduire la production d’électricité. Cela a provoqué des rationnements importants de courant, pouvant atteindre jusqu’à 23 heures successives. Les générateurs privés, ayant pour rôle habituel la prise de relais lorsque l’Etat ne peut plus fournir de courant, sont eux-mêmes en grande difficulté. Leurs propriétaires se voient donc eux aussi dans l’obligation de les éteindre plusieurs heures dans la journée et la nuit.


L’actuel gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, est d’ailleurs accusé d’avoir mené le pays à la dérive et transféré d’importantes sommes d’argent à l’étranger durant la contestation populaire d’octobre 2019, déclenchée par le mécontentement des libanais contre les classes dirigeantes accusées de corruption et d’incompétence. Dans le même temps, il aurait imposé des restrictions bancaires très importantes, telle que l’impossibilité de faire des retraits en dollars, mesure significative dans un pays où le billet vert était utilisé communément.


Désormais obligés de vivre sans électricité, les libanais font face à une situation critique sans précédent, qui impacte de nombreux aspects de leurs vies quotidiennes.



Les origines de la crise


La crise dans laquelle se retrouve plongée l’Etat libanais s’explique en partie par la gestion du monde politique dans ce pays.


En effet, beaucoup dénoncent les liens entre les milieux d'affaires et le secteur politique, qui évitent à ces derniers de payer des impôts. L’économiste Jad Chaaban explique: la crise « est liée aussi au fait qu’une partie des milieux d’affaires du pays ne paient pas d’impôts. Il y a une forte interconnexion entre le secteur privé et le secteur politique. Un député, qui a fait fortune dans l’immobilier, fera tout pour que justement son secteur ne soit pas trop imposé ».

Ainsi, l’Etat, qui devrait être de droit, est fondé sur un clientélisme entre députés et Hommes d’affaires, qui conduit à préférer l’intérêt privé, l’enrichissement personnel, plutôt que celui général. Les députés s’enrichissent en protégeant certains secteurs, qui contournent la loi en ne payant plus d’impôts, tandis que l’Etat s’appauvrit face au détournement de ses revenus.


C’est cette corruption des dirigeants, associé à la négligence de l’Etat qui s’est révélé incapable de protéger correctement ses citoyens en appliquant des sanctions adéquates, qui a affaibli au fur et à mesure du temps l’économie de l’Etat libanais. Aujourd’hui, le Liban est reconnu comme l’un des pays les plus corrompus du monde, et les relations entre l’Etat et les citoyens, ainsi qu’avec les institutions financières internationales, sont désormais détruites.


Cet État était donc condamné à s’effondrer dès lors que la corruption est entrée dans la culture civique libanaise comme une représentation normale du monde politique. Les crises financières, économiques et sociales qui sont apparues en sont une suite logique, qui ne prendra fin qu’avec une refondation profonde des mentalités. Par conséquent, les Libanais sont pour le moment obligés de faire face aux répercussions de ces crises, et notamment celles engendrées par la pénurie de mazout, qui est une denrée essentielle à la survie de nombreux secteurs du pays.


Les conséquences de cette crise: la menace d’une crise sanitaire


L'effondrement du secteur sanitaire est probablement la plus grande menace pour la vie des habitants. En effet, la majorité des dispositifs se trouvant dans les hôpitaux fonctionnent grâce à des générateurs recevant du mazout. Ainsi, le syndicat des propriétaires d’hôpitaux privés et son président, Sleimane Haroun, ont averti très rapidement sur le risque que plusieurs hôpitaux pourraient être amenés à arrêter leurs générateurs « d’ici quelques heures » faute de carburant. « La situation des hôpitaux constitue un grand risque pour la vie des patients », a souligné M. Haroun, interrogé par la chaîne locale MTV.


Certains patients voient donc leurs vies menacées par des coupures d’électricité. Cette pénurie a poussé le centre médical de l’université américaine de Beyrouth (AUBMC), l’hôpital universitaire Rafic Hariri (HURH), et l’hôpital Al Makassed à lancer des appels à l’aide au gouvernement et aux instances internationales. C’est notamment ce qu’a annoncé l’Hôpital AUMBC de Beyrouth en raison des coupures : « Les ventilateurs et autres dispositifs médicaux vitaux cesseront de fonctionner. Quarante patients adultes et quinze enfants vivant sous respirateurs mourront immédiatement. »



Cette situation survient à un moment où l’hôpital américain de Beyrouth est confronté à des crises à tous les niveaux : les pénuries de médicaments et de fournitures médicales sont déjà d’actualité.


Heba Morayef, directrice régionale pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International, a ainsi dénoncé la passivité des autorités libanaises, qui laisse « des initiatives privées ou des organisations non gouvernementales répondre à ces besoins humanitaires cruciaux. ». Elle affirme également que la réduction de l'activité des hôpitaux «met en péril la santé de la vie des citoyen(nes)». Par conséquent, la solution serait que les autorités agissent de toute urgence en redistribuant en priorité les stocks de carburant qu’elles ont saisis aux « établissements de santé et d’autres services jouant un rôle vital »


En effet, bien que les forces armées et de sécurité ont annoncé au mois d'août avoir confisqué des millions de litres d’essence et diésel illégalement stockés, les responsables de trois des plus grands hôpitaux du Liban ont affirmé à Amnesty International que le secteur de la santé survivait toujours au jour le jour.


L’impact sur le secteur touristique

A côté du secteur sanitaire, le secteur touristique fait lui aussi face à une situation de plus en plus critique.

Étant pourtant l’un des principaux pourvoyeurs de devises du pays, cela fait quelques années que les revenus issus du tourisme au Liban s'effondrent, et depuis la double explosion au port de Beyrouth, la chute a été sans précédent.

Néanmoins, c’est bien la pénurie de mazout qui risque de porter un coup fatal au secteur, par son implication constante dans de nombreux domaines. En effet, que ce soit dans les restaurants, les boîtes de nuit ou les cafés, le mazout est nécessaire pour faire fonctionner convenablement ces établissements, notamment en leur fournissant du courant. Sans celui-ci, les salles ne peuvent plus être éclairées, mais pire encore, la chaîne du froid pour les aliments ne peut plus être préservée, exposant les clients à des intoxications alimentaires. C’est ce que dénonce le président du syndicat des propriétaires de restaurant, de boîtes de nuit, de cafés et de pâtisseries au Liban, Tony Ramy.

Afin de palier à cette pénurie, ces établissement tentent de se procurer du mazout sur les marché noir, mais les quantités ne sont pas suffisantes. Ainsi, de nombreuses grandes chaînes internationales de restaurants risquent de fermer certaines de leurs branches dans le pays pour éviter une fermeture totale, si ce n’est pas encore le cas, tel qu’on peut l’observer dans la ville de Saïda.

L’Agence nationale d’information (ANI) a indiqué qu’une affiche contenant le message suivant a été aperçu sur les portes des restaurants : « Au vu des circonstances que traverse le pays, notamment la crise de mazout et l'arrêt des générateurs privés, et pour veiller sur votre sécurité alimentaire, le restaurant sera fermé jusqu'à nouvel ordre ».


Un bouleversement dans la vie quotidienne des libanais

Les libanais voient leurs vies quotidiennes être fortement impactées par la pénurie de mazout. En effet, ce produit a pris une place conséquente dans les sociétés actuelles.

La première conséquence de sa disparition se fait ressentir sur le trafic routier. Pourtant essentiel au fonctionnement du pays, les voies routières sont désormais à l’abandon, et ce n’est pas une bonne nouvelle. Les seules rues encore embouteillées sont celles qui mènent à une station essence ouverte: la population se retrouve bloquée dans des files d’attente interminables, dans l’espoir de remplir leur réservoir. C’est ce dont témoigne Salam Nasreddine, professeure d’université : « Je me suis levée à 5 h 30 dans l’espoir d’être parmi les premiers servis. J’ai fait une heure et demie de queue et puis soudain, on nous a annoncé que les cuves étaient vides. Ce pays est une catastrophe ! ».


Photographie par Hussam Shbaro, Agence Anadolu via Getty Image, utilisée par le site d’Amnesty International


Les prix du gaz, du mazout et de l’essence ont d’ailleurs fortement augmenté, selon un communiqué publié par le ministère de l’Énergie. Les 20 litres de mazout se vendent dorénavant à 58.500 contre 57.100 LL.

En réponse, les Libanais commencent à adopter des moyens de transports différents de la voiture, tels que la moto ou le scooter, moins consommateurs en matière de carburant. Ce sont ainsi plus de 8 800 deux-roues motorisés qui ont été enregistrés lors des six premiers mois de 2021, contre 8 208 lors de toute l’année 2020.

Des manifestations ont commencé à se créer dans le pays : à Saïda, en direction de Beyrouth, des individus ont bloqué la route à l’entrée nord avec des voitures. Dans le Nord, des manifestants ont coupé la route dans le village de Sir-Denniyé à l'aide de pneus et de gravats devant une station-service pour dénoncer sa fermeture, alors que des automobilistes faisaient la queue pour remplir leur réservoir d'essence. Le propriétaire de la station a annoncé que celle-ci restera fermée en raison des longues files d'attente et afin d'éviter d'éventuels conflits.

Au-delà des routes délaissées, les habitants sont également privés d’électricité la nuit, ainsi que quelques heures dans l’après-midi. La capitale se retrouve ainsi plongée dans l’obscurité presque totale.


Vue de Beyrouth pendant une coupure de courant, juillet 2021, photographie par Houssam Shbaro pour l’agence Anadolu via AFP, utilisée par le site RTL

Conclusion

La situation au Liban semble atteindre un point critique jamais observé auparavant. Les autorités ne savent plus comment réagir pour éviter l’effondrement du pays. En septembre dernier, une livraison de mazout iranien a pu être acheminée au pays, néanmoins, cela reste bien insuffisant tant les besoins sont immenses.

Le Liban est dans une position particulièrement compliquée, avec la chute de la valeur de sa monnaie qui ne lui permet plus d’acheter de produits à l’étranger, le mazout étant loin d’être le seul produit concerné. D’autres éléments essentiels de la vie quotidienne, tel que le papier, commencent à manquer. C’est ce dont témoigne Salam Nasreddine, enseignant la biologie à l’Université libanaise : « Pour économiser le papier, on a rédigé les tests de fin d’année avec une police plus petite que d’habitude, sur deux colonnes au lieu d’une et en resserrant les espaces ».

Assem Abi Ali, haut fonctionnaire au ministère des affaires sociales, s’est exprimé sur le sujet dans un article publié dans Le Monde : « J’espère qu’on évitera ce scénario mais, pour l’instant, tous les indicateurs pointent en direction d’un début d’effondrement de l’Etat ».

Ainsi, le Liban doit désormais démontrer sa capacité à se relever de cette crise, par un nécessaire réaménagement de la sphère politique, afin de mettre un terme au plus grand mal qui ronge le pays: la corruption.

Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité, pour un citoyen plus éclairé

Agathe Holly, rédactrice chez Décryptage Citoyen International.

Le 22 mars 2022

Pour aller plus loin :


La corruption au Liban: les racines du mal, l’Orient Le Jour


Le Liban plongé dans le noir à cause de la pénurie de carburant, RTL

Liban. Les autorités violent les droits à la santé et mettent des vies en danger en ne fournissant pas de carburant aux hôpitaux, Amnesty

Sources utilisées pour la rédaction de ce billet décryptage :


Faute de carburant pour ses centrales, le Liban est privé d’électricité, Le Temps

« Impossible de continuer comme ça » : la pénurie de mazout paralyse plusieurs filières, L’Orient-le Jour


Liban/crise : les hôpitaux et les boulangeries inquiétés par la pénurie de fioul, Libnanews


Pénurie de carburants au Liban : un hôpital de Beyrouth prévient d’un « désastre imminent » si les machines devaient être mises à l’arrêt, RTBF


Liban. Les autorités violent le droit à la santé et mettent des vies en danger en ne fournissant pas de carburant aux hôpitaux, Reliefweb


Subventions au Liban : le Banque centrale renvoie la balle au Parlement, RTBF


Au Liban, le Hezbollah annonce l’arrivée de carburant importé d’Iran via la Syrie, Ouest France


Avec la levée des subventions sur les carburants « les Libanais touchent le fond », Courrier International


La pénurie d’essence, un tremplin pour les deux roues, l’Orient Le Jour


Le Liban s’effondre. Pénurie de tout : essence, électricité, médicament, papier…, Articles Indépendance Financière

Pénurie d’essence, d’électricité, de médicaments, de papier…Le Liban au bord de la paralysie, le Monde.

Crise de l’essence au Liban: la banque centrale renvoie la balle au Parlement, La Tribune

Explosions à Beyrouth, France TV Info

Liban: hausse du prix du pain dans un contexte de grogne sociale, Le Figaro

Un an après la “révolution”, le Liban ne sort pas de la crise, France 24

Le ministère libanais de l’energie augmente les prix du mazout et du gaz, Sird

Liban, les causes de la crise économique, Informations TV5 Monde

Secteur touristique au Liban : l’effondrement en 2020 encore plus dramatique que prévu, l’Orient Le Jour

L’effet domino de la pénurie de mazout a bel et bien commencé, l’Orient Le Jour


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