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L'Autre-monde

TW: viol, torture



Forest par Yagaminoue Deviant Art



L'homme


Il était une fois, l'histoire d'un clochard. Claudi le clodo de son vrai nom Claude, n'était pas nouveau dans la rue. En 15 ans, il en avait vu des choses sordides. Des toxicos qui se piquaient dans des squats, ou parfois à même la rue, dans un coin un peu sombre. D'autres fois, c'étaient des clochards qui se battaient pour presque rien, tous les deux ivres ou défoncés. Lui, était quelqu'un de correct. Il ne cherchait pas de noises aux autres et ne se droguait pas. Son seul vice, c'était la bibine. Et il n'aurait jamais touché une fille. Ça aussi il en avait vu, des gars bizarres qui suivaient des femmes. Il était même déjà intervenu pour certains qui allaient trop loin. Mais Claudi le clodo c'était un gars bien, gentil, qui avait fini sa vie à la rue suite à un malheureux accident de parcours, les aléas de la vie et puis le cercle vicieux de la vie de clochard.


Aujourd'hui n'avait pas vraiment été un bon jour pour Claudi. Les gens n'avaient pas été très généreux et le ciel était gris, maussade. L'air était chargé d'humidité et le vent glacial. Alors qu'il renversait la tête en arrière pour aspirer les dernières gouttes de sa bière bon marché, un mouvement attira son attention. Une jeune fille s'engouffra gaiement dans la ruelle où il avait son petit campement, venant de la rue commerçante parallèle où il avait fait la manche quelques heures plus tôt. Il eut énormément de mal à détourner son regard. La jeune femme avait un très joli visage, une peau laiteuse, presque diaphane et de beaux yeux verts. Mais ce qui attirait le regard, c'était ses magnifiques cheveux, blancs comme neige. Ça ne semblait pourtant être ni une perruque, ni une coloration. Lorsqu'elle arriva à sa hauteur, elle s'arrêta, son visage s'illuminant d'un magnifique sourire et on aurait presque dit qu'elle irradiait de l'intérieur. Il réussit à lui balbutier un bonjour un peu pâteux et à la remercier lorsqu'elle lui tendit son sandwich (à la dinde, découvrirait-il plus tard). Ensuite elle le salua en le gratifiant d'un second sourire et repartit d'un pas joyeux, comme elle était venue. Il vit sa chevelure lunaire disparaître au coin de la rue, quelques dizaines de mètres plus loin.


Moins d'une minute après, un homme, la cinquantaine, passa devant lui, sans même lui adresser un regard. Claudi n'était même pas sûr qu'il l'ait vu. Les poils sur sa nuque se dressèrent. L'homme marchait rapidement, le pas souple et silencieux, les mains dans les poches. Rien d'étonnant là dedans étant donné que nous étions un début de soirée d'automne, les gens étaient pressés de rentrer chez eux. Mais, même si Claudi n'avait pas croisé son regard, il l'avait reconnu. C'était un regard qu'il avait vu de nombreuses fois déjà. Celui d'un prédateur. Le temps qu'il réalise tout ça et qu'il se décide, il était déjà trop tard. L'homme avait passé l'angle de la rue que la petite avait emprunté une minute plus tôt. Il pressa le pas, priant pour que ça ne soit pas trop tard, elle avait l'air d'une brave petite, il ne voulait pas qu'il lui arrive ce genre de chose, ce genre de chose qui brise des vies. Alors que, sans s'en rendre compte, il était presque en train de courir quand il passe le coin, il s'arrêta net. Le soleil parvient faiblement à percer les nuages et l'éblouit, le forçant à cligner des yeux. Lorsque sa vision se précisa, il cligna des yeux une seconde fois, pensant que sa vision lui faisait défaut. Devant, lui, la jeune fille s'était arrêtée. Seule, au milieu d'une ruelle déserte qui semblait s'étirer à vue d'œil, tout comme le temps semblait se distendre tout à coup. Il savait qu'il y avait un homme derrière elle. Mais il avait disparu.


Soudainement, le temps parut reprendre son cours et une affiche crissa sous sa chaussure usée. La fille se retourna brusquement, le même sourire que plus tôt:


Vous cherchez quelqu'un? Il y avait un homme quelques secondes plus tôt qui a pris la ruelle d'à côté. Il semblait pressé mais si vous vous dépêchez vous pourrez peut-être le rattraper…


Claudi mit quelques instants à répondre d'une voix claire:


Ahem, non merci mademoiselle, je pensais avoir laissé ma bière ici mais j'ai dû l'oublier ailleurs. Faites attention à vous, au revoir!


Son ton faussement enjoué transparut plus que jamais dans sa dernière phrase. Il tourna les talons lentement et s'obligea à revenir jusqu'à son campement sans courir. Lorsqu'il arriva enfin près de sa tente, il s'y enferma, rentra en entier dans son sac de couchage et le zippa à fond. Enfermé dans son cocon, il se prit la tête entre les mains et trembla de tous ses membres. Il ne se souvint pas d'avoir eu aussi peur depuis qu'il était gosse, pensant que des monstres se cachaient sous son lit.


Il savait reconnaître les prédateurs. Et il n'en avait pas peur. Mais ce qu'il avait vu aujourd'hui, dans les yeux verts de la jeune fille, il ne savait pas ce que c'était. Peut-être que c'était les mêmes yeux qui le guettaient, enfant, de son placard ou de sous son lit. Il ne voulait pas savoir, il voulait oublier… où était cette fichue bouteille de vodka bon marché qu'il planquait pour les coups durs…


Depuis, Claudi ne dormirait plus jamais pareil. Et dans ses pires nuits, il reverrait ces yeux glacials, qui n'avaient plus rien d'humain, le scruter.


Une ruelle plus loin, le sourire de la jeune fille s'effaça à la vue de l'affiche qui avait crissé sous les pieds du gentil monsieur. Les yeux souriants de l'homme d'une vingtaine d'années, les cheveux blonds en bataille, le petit polo… tous ses airs de bonne famille semblaient la narguer. D'un claquement de doigts sec, elle embrasa l'affiche qui brûla en quelques secondes.


Elle repartit, souriante, ses yeux semblant s'être reconnectés à la réalité, du doux vert d'eau qu'ils avaient été plus tôt avant l'incident. Elle se surprit même à fredonner un air entraînant dans l'air qui emportait l'odeur de cendres avec lui.



La petite fille


Il était une fois, l'histoire d'une petite rousse. Elle n’avait ni père, ni frère, ni sœur, ni grands-parents. Sa seule famille se résumait à sa mère. Mais c’était un vrai rayon de soleil et elle vouait une adoration sans faille à cette dernière. Sa mère, bien qu’avec la réserve dont font souvent preuve les adultes, le lui rendait bien. Elles auraient pu former une famille monoparentale classique, à la différence qu’Alice avait été baignée par l’éducation des Sorcières depuis sa naissance. Elle avait passé ses soirées, accompagnée de ses ancêtres, puissantes, sans peurs et déterminées. Des histoires d’herbes légendaires qui avaient disparu depuis longtemps et de concoctions de potions avec des ingrédients plus farfelus les uns que les autres rythmaient ses journées passées avec sa mère.


Cependant, ce qu'elle lui rappelait presque chaque jour, la règle absolue et fondamentale des Sorcières était: la Vie est la plus sacrée des choses, il faut la respecter et l’apprécier.


Même si elles continuaient de manger un peu de viande, elles n'oublient jamais de remercier la bête qui avait été sacrifiée afin de les nourrir. Il était absolument interdit et tabou de prendre une vie sans raison, que ce soit par vengeance, par jalousie ou toute autre raison dérisoire. Si on pouvait éviter la mort, on devait le faire, quelles que soient les circonstances.


Souvent, pour lui expliquer l’importance de chaque vie, du plus petit insecte à l’énorme baleine au fond des océans, elle lui disait, que lorsqu’elle serait vieille et aurait vécu une vie remplie d’une multitude de souvenirs et de moments partagés ensemble, elle mourrait et nourrirait les petits vers, qui eux-mêmes nourriraient les poules qui pondraient ses œufs. Elle retournerait à la terre, c’était le cycle de la vie, elle ne devait pas en avoir peur.


Même si sa mère lui disait ça, Alice était une petite fille craintive et elle ne pouvait s’empêcher de trembler à l’idée de vers qui viendraient la grignoter, petit bout par petit bout.


Aujourd’hui, c’était mercredi, Alice avait fini plus tôt l’école et elle revint en courant, n’y tenant plus. Sa mère lui avait promis qu’elles iraient chercher les plantes médicinales qui composeraient les remèdes que la pharmacie du coin lui achetait. Ça faisait presque une dizaine d’années qu’elle s’était présentée au comptoir de cette dernière pour y présenter ses différents produits. D’abord sceptique, le vieux pharmacien avait été impressionné par ses connaissances pointues de la nature. Il su qu’il n’avait affaire ni à une charlatante, ni à une inconsciente qui jouait au docteur. Le vieux renard avait su flairer la bonne affaire et lui avait cédé une étagère. Aujourd’hui, elle avait une solide clientèle et la plupart des personnes lui commandaient des remèdes sur mesure, en plus de ses crèmes et onguent qui occupaient désormais deux étagères de plus chez la fille du vieux pharmacien qui avait repris l'affaire familiale.


Alice ouvrit la porte en criant après sa mère. Cette dernière sortit de son petit atelier qu’elle avait aménagé à l’arrière de la maison en s’essuyant les mains. Elle embrassa les bouclettes de sa fille et lui demanda comment s’était passé sa journée. Mais Alice avait autre chose en tête et trépignait d’impatience. Sa mère soupira et l’obligea à s’asseoir avec elle autour de la table. Elle leur servit une assiette de cookies avec un verre de lait chacune pendant que sa fille lui racontait sa journée, la bouche pleine.


Enfin, elle lui essuya ses petites joues pleines de chocolat et lui mis son manteau pendant qu’elle poussait ses petits pieds dans ses bottes.

Elles partirent main dans la main sur le petit sentier au fond du jardin qui menait vers la forêt un peu plus loin. Après avoir marché de longues minutes, sa mère lui lâcha la main et Alice commença à fureter partout à la recherche de plantes qu’elle connaissait par cœur. Pendant ce temps-là, sa mère installa les deux paniers qu’elle avait pris. Alice revint les mains pleines et jeta tout dans son petit panier, alors que sa mère se mettait au travail de son côté. Après quelques heures, les paniers étaient pleins et elles repartirent comme elles étaient venues, chacune avec un panier. Le soleil était déjà couché et lorsqu’elles s’approchèrent de leur maison. Sa mère lui serra plus fort la main et marqua une pause. Alice étouffa un bâillement et leva les yeux vers elle, curieuse du brutal changement d’ambiance. Mais sa mère lui sourit comme à l’accoutumée et poussa la barrière de jardin. Elle ferma le cadenas derrière elles, ce qui perturba un peu plus Alice. Mais elle oublia vite tout ça quand sa mère l’envoya se baigner pendant qu' elle vérifiait les deux paniers une deuxième fois. Elle ne savait que trop bien le danger que pouvait représenter une petite inattention ou un manque de connaissance. Elle n’était pas prête d’oublier cette nuit passée aux toilettes, pensant qu’elle allait mourir après avoir cueilli des champignons dans cette même forêt qu’elles avaient traversée plus tôt. Elle frissonna en voyant le cèpe qu’elle tenait en main.


Lorsque Alice descendit, propre comme un sous neuf et poussa la porte de la cuisine, elle huma l’air avec délice. Champignon à la crème, avec de la purée de pomme de terre et des carottes. Elle adorait ça! Soudain, deux mains l’attrapèrent par la taille et la soulevèrent de terre. Elle couina de surprise et sa mère la porta à son visage. Elle la couvrit de bisous pendant que la petite fille riait aux éclats. Elle la reposa par terre en se plaignant qu’elle poussait plus vite qu’une mauvaise herbe et elles passèrent à table. Le dîner se passa gaiement, comme la plupart du temps, et elles allèrent se coucher ensemble. Sa mère était à cheval sur le sommeil en semaine, quand Alice allait à l’école. Elle se glissa à côté de sa mère dans leur grand lit et colla ses pieds glacés contre elle. Cette dernière ronchonna mais sans les enlever et elles s’endormirent blotties l’une contre l’autre, avec le bruit rassurant du vent dans les arbres.


Il faisait noir. Alice ne savait plus où elle était et son cœur manqua un battement lorsqu’une main se posa sur sa bouche pour lui intimer le silence. Elle se détendit quand elle reconnut la chambre familière de sa mère. Cette dernière avait l’air tendue, son regard tourné vers la porte. C’est là qu’Alice entendit un premier bruit. Comme quand on fouille des papiers. Puis quelques secondes après un “boum” étouffé. Sa mère la tira hors du lit et l’enveloppa dans la couverture qui traînait sur le rocking chair près du lit. Elle la mit fermement dans le coin entre la commode et le mur, à côté de la porte. Sa mère la regarda dans les yeux et lui ordonna, la voix plus dure que jamais:


Ecoute-moi bien Alice, je ne veux pas que tu bouges. Quoi qu’il arrive, quoi que tu entendes ou que tu voies, je ne veux pas que tu bouges. Si tu as peur, ferme les yeux et compte jusqu’à ce que j’arrive, tu m’as comprise ?


Ses doigts s’enfonçaient dans ses petits bras et les larmes lui montèrent aux yeux. Néanmoins, elle hocha la tête. Sa mère la secoua légèrement et continua:


Promets-le moi. Promets-moi que quoi qu’il arrive tu ne bougeras pas !

Sa mère lui faisait peur mais elle promit dans un souffle. L’étreinte de sa mère se relâcha, elle l’embrassa sur le front et murmura un “je t’aime”. Alice ne répondit pas, encore sonnée par la situation. Ensuite, sa mère ferma les yeux. Elle dit quelque chose à voix basse, des mots qu’elle ne reconnut pas et elle vit que de la sueur commençait à perler sur son front. Lorsque sa mère ouvrit les yeux, Alice vit un sourire tendre se dessiner sur son visage , baigné par la lueur de la lune. Elle avait l’impression d’être pétrifiée par la peur.


Sa mère sortit sans bruit et elle n’entendit plus rien. Soudain, un éclat de voix masculin et des bruits de lutte. Un choc sourd. Ensuite des bruits de pas, lourds, dans l’escalier. Ils passèrent devant la porte sans s’arrêter. Ils allèrent jusqu'à sa chambre, ouvrirent la porte, puis la fermèrent. Ils revinrent jusqu’ici et Alice entendit la poignée tourner, lentement. Pendant un instant, son cœur s’arrêta et le temps parut s’étirer. La porte s’ouvrit et une silhouette entra. Lorsqu’elle passe devant la fenêtre, la lune l’éclaira et ce visage se grava sur la rétine d’Alice, pour toujours.


C’était un homme plutôt beau, grand et massif, rasé de près. Il avait la mâchoire carrée, ses cheveux noirs coupés en brosse. Mais ses yeux n’avaient rien d’humain, c'étaient ceux d’un animal. Ils étaient bleus, cruels, froids comme l’acier. Elle fut soulagée quand l’homme fit demi-tour. Mais il revint, un paquet sur l’épaule. Lorsqu’il le jeta sur le lit, il atterrit avec un bruit mou et là, Alice eut l’impression que son sang quittait son corps. Elle se liquéfia. C’était le bruit de sa mère sur le lit. Elle avait les yeux fermés et une tâche noirâtre envahissaitt son front, à la base de ses cheveux aile de corbeau. L’homme enlèva lentement sa ceinture et Alice su ce qui allait se passer. Elle paniqua et regarda autour d’elle, à la recherche de tout ce qui pourrait constituer une arme mais les seules choses qu’elle pouvait voir dans son champ de vision étaient le lit et la vieille chaise à côté. Soudain, elle eut une révélation. Les énormes ciseaux en argent que sa mère gardait sur sa commode quand elle ramènenait du travail dans sa chambre. Alice avait peur mais elle savait qu’elle était capable de les attraper sans se faire remarquer et d’éloigner l’homme de sa mère. Pourtant après avoir pris une longue inspiration pour se donner du courage, son corps refusa de bouger. La panique la saisit de nouveau, mais beaucoup plus violemment, elle eut du mal à respirer et sa vision se brouilla. Elle aurait voulu hurler, se boucher les oreilles mais elle était toujours paralysée. Tout ce qu’elle arriva à faire, c’était de fermer ses petits yeux pour éviter d'assister à la scène. Si fort, que des formes lumineuses éclatèrent sous ses paupières.


Après un moment qui lui sembla interminable, elle réouvrit les yeux. ll était toujours au-dessus de sa mère mais à califourchon sur elle. Ses deux grosses mains grossières enserraient son cou délicat. Elle se débattu pendant quelques instants puis ses mains et ses jambes retombèrent mollement. Alice eut l’impression de tomber au fond d’un trou et sentit un liquide chaud lui couler le long de la jambe.


L’homme poussa un grognement contrarié et renversa la tête en se passant la main sur son visage. C’est à ce moment que sa mère lui envoya un violent coup de pied dans les testicules. L’homme hurla de surprise et de douleur mais se reprit vite. Trop vite. Alors que sa mère tentait de s’échapper de la chambre, elle jeta un coup d'œil à l’endroit exact où Alice était. Mais l’homme la plaqua violemment au sol. Il la retourna sur le dos et alors qu’elle se débattait et le frappait de toutes ses forces malgré la masse qui était sur son corps, il sortit un couteau de son étui de ceinture et la poignarda dans le ventre. Une première fois. Puis une deuxième. Au niveau de la poitrine ensuite. Alice entendit le bruit de la lame qui lacèrait la chair. Alice entendit les hurlements de l’homme. Et d’un coup, sa paralysie la quitta. Elle se releva et la couverture tomba. Sans un bruit, d’un pas lent, elle passa à côté de la commode et prit les ciseaux sans les regarder. Elle les serra si fort dans sa petite main que ses jointures blanchirent. Elle les leva au-dessus de sa tête et les planta une première fois en plein dans le dos de l’agresseur, alors qu’il tournait la tête vers elle. Il voulu faire un mouvement mais elle fut plus rapide que lui et lui lacèra le visage. Alors qu’il rampait dans une mare de sang et qu’Alice s’apprêtait à lui donner le coup de grâce… c’est dans la main de sa mère que le ciseau se planta. S’étouffant à moitié dans son propre sang elle lui parla pour la dernière fois :


Tu… tu ne dois p-pas p.. prendre de vie. Tu ne.. tu ne pourras plus ê-être une… une Sorcière…


Alice lâcha les ciseaux et la main de sa mère retomba comme celle d’une poupée de chiffon, le bruit des ciseaux rebondissant sur le parquet. Elle émit encore quelques gargouillis et poussa son dernier râle alors que ces yeux sans vie ne quittèrent plus sa fille. Alice ne savait plus qui elle était, où elle était, ni ce qu’il se passait. Puis elle entendit l’homme respirer. Une déflagration et une explosion de lumière.


Le monstre


Il était une fois l’histoire d’une belle jeune fille au cheveux blancs comme la lune. Elle irradiait presque de l’intérieur et était d’une immense gentillesse. Elle adorait les animaux et aider les gens. Voilà bientôt 6 ans qu’elle habitait avec un oncle et une tante, parents de son père, dont elle ignorait l’existence avant cela. D’ailleurs, même si tous les deux avaient appris son existence le jour même où ils l’avaient récupérée, ils l’avaient tout de suite traité comme leur propre fille. Et elle leur rendait bien. Elle les aimait sincèrement.


Ce jour là, Alice revenait du petit boulot qu’elle avait pris pour alléger les finances de son oncle et sa tante. Alors qu’elle empruntait la même ruelle que toujours après avoir donné un sandwich à un pauvre SDF, elle se mit à trembler d’excitation. C’était le moment. Elle l’attendait depuis que l’homme avait commencé à la suivre 500 mètres plus tôt, dans la rue commerçante. D’un coup, elle s’arrêta et sa tête tourna sur 180 degrés. L’homme qui avait levé la main vers elle pour couvrir sa bouche par derrière tenta de hurler face à la tête monstrueuse qu’il avait face à lui, mais il disparut dans un éclair avant de pouvoir émettre le moindre son. Sa tête revint à la normale et elle tenta de réfréner le rictus qui déformait son visage. C’est à ce moment que le SDF apparut à l’angle. Elle se retourna et donna le change en souriant, comme si rien ne s’était passé :


Vous cherchez quelqu’un? Il y avait un homme quelques secondes plus tôt qui a pris la ruelle d'à côté. Il semblait pressé mais si vous vous dépêchez vous pourrez peut-être le rattraper… ?


L’homme lui répondit, mal à l’aise et repart. Alice savait que, même s'il soupçonnait, il n’avait rien vu. Et quand bien même ça serait le cas, il n’y croirait pas, il se dirait qu’il s’est trompé. C’est ce qui arrive quand les gens sont face à des choses qu’ils ne comprennent pas.


Quand elle arriva chez elle, il est déjà tard. Elle embrassa ses parents adoptifs et alla se coucher directement car elle était morte de fatigue.


Le lendemain était un samedi. Alice se réveilla et passa une journée normale. Vient l’après-midi. Elle sortit comme à son habitude sans prévenir personne. Ses parents étaient habitués à ses sorties fréquentes. Ils savaient qu’elle allait dans les bois. Elle emprunta le même chemin qu’elles empruntaient il y a de ça six ans avec sa mère. Rien n’avait changé, à l’exception qu'à l'entrée du bois, il ne restait que des débris calcinés de la maison qu’elles habitaient toutes les deux. Alice s'enfonça dans la forêt sur ce sentier qu’elle connaissait par cœur. Mais elle n’adressa plus un regard aux plantes et champignons qu’elle aurait su reconnaître les yeux fermés jadis. Elle arriva enfin à destination. Une petite cabane dans laquelle elles allaient parfois pique-niquer lors des longues soirées d’été passées dans la forêt. Désormais, il était plein de poussière et entièrement vide. Alice pousse la porte et la referme derrière elle. Elle se plante en face de l’autre unique porte. Du bout du doigt, elle trace un symbole, ressemblant vaguement à une rune celtique “ᚱ”.


Ensuite, elle souffle sur sa main en direction de la porte. Elle attend quelques secondes puis l’ouvre. De l’autre côté, se trouve exactement la même pièce que celle d’où elle vient. Elle ouvre la porte d’entrée du chalet et se retrouve au milieu d’un pré. A perte de vue, excepté quelques petites maisonnettes à quelques centaines de mètres au nord. Une forêt d'arbres morts et de ronces étaient également visibles un peu plus à l’est. Le paysage est fade tout comme le ciel gris, sans nuage, sans soleil. Pareil pour la température, ni fraîche, ni chaude, ni humide. Alice se dirige d’abord au sud à quelques mètres de là et va voir le gros cercueil en verre où repose sa mère. Elle fait disparaître les anciennes fleurs fanées et en fait apparaître de nouvelles, en déposant quelques gouttes de son sang sur la terre. Elle pourrait en faire apparaître des fausses ou des éternelles mais elle sait que sa mère aurait détesté ça. Elle caresse le verre froid de sa paume et observe sa mère pendant un petit moment, la tête ailleurs. Mis à part son teint extrêmement pâle et sa position rigide, on aurait pu croire qu’elle dormait. Alice embrassa le verre avant de partir et son souffle dessina une petite bulle de buée au niveau du front de sa mère.


Elle marcha vers le sud vers un petit chemin de terre qui passait devant les maisons. Elle dépassa les premières jusqu’à arriver à une sorte de carrefour qui aurait pu faire office de petite place. Là, elle mit ses deux doigts dans sa bouche et siffla de toutes ses forces.


Petit à petit, des bruits de portes se firent entendre et quelques personnes sortirent, certaines en marchant, d’autres en boîtant, voire traînant carrément leur(s) jambe(s) derrière eux. D’autres sortirent de la forêt, tels des zombies de film d’horreur. Elle attendit patiemment que la petite foule se réunisse devant elle et s’adressa à eux :


Je suppose que vous l'avez tous remarqué mais nous avons un nouvel arrivant. Est-ce que quelqu'un sait où il est et peut aller me chercher ?


Mais seul le silence lui répondit et tous baisse la tête. Elle poussa un soupir contrarié et tous se tendirent, alerte.

Elle marmonna quelque chose et claqua des doigts. L'homme qui l'avait suivi dans la ruelle hier apparu à côté d'elle, face au petit groupe. Il cligna des yeux, même s' il n'y avait pas de soleil pour l'éblouir. Et hurla. Il se dit qu'il était plein cauchemar, que c'était impossible autrement. En face de lui, ce n'étaient plus des humains mais des monstres.

Certains avaient deux cavités béantes là où auraient dû se trouver les globes oculaires. Parfois, c'était carrément des membres qui étaient manquants ou qu'ils traînaient avec eux, d'autres portaient des traces de brûlures ou encore avaient de la peau carbonisée à certains endroits. Il arriva même à distinguer les asticots grouiller dans le crâne ouvert d'un homme au premier rang. Mais ce qui le choqua le plus, c'était que toutes ces personnes, de la plus fraîche à la plus délabrée, étaient couturées. Elles ressemblait à des poupées de chiffon qu'on aurait reprisées. Une sorte de gros fil noir sortait de leur peau boursouflée et suintaient d'un liquide jaunâtre ignoble.


Alors qu'il se calmait et reprenait son souffle, Alice reprit, imperturbable :


Je sais que ça peut être déroutant mais quand je parle, tu te tais. Ne me fais pas répéter où tu le regretteras.


Elle ponctua sa phrase d'un sourire mais son ton était glacial et sans équivoque.

Mais l'homme, comme la majorité de ceux qu'avait rencontrés Alice, n'avait pas l'habitude de recevoir des ordres. Et encore moins d'une sale petite garce. Une femme qui osait le défier, il en rirait presque. Il s'apprêta à l'insulter de tous les noms et voulut la frapper quand il sentit une vive douleur dans sa bouche.


Il regarda la jeune fille et pensa qu'il était victime d'hallucinations, encore une fois. Sa main droite tenait plus de la patte d'animal avec des ongles comme des griffes. Et au bout de ses griffes, un gros boudin rose. Une langue. Sa langue. Il hurla de plus belle en se tenant la bouche quand il ressentit une nouvelle douleur. Ses lèvres se refermèrent et un fin fil blanc vint les sceller, faisant des points de croix. Il tomba à terre en gémissant de douleur.


Alice déclara, toute trace d'amabilité ayant déserté son visage :


Maintenant que le calme est revenu, je vais pouvoir t'expliquer.


Tu te trouves ici chez moi, dans mon monde, dans ma dimension. Je te préviens tout de suite, il n'y a aucun moyen de s'échapper. Je suis la seule qui peut entrer et sortir librement. Il n'y a que quelques règles mais écoute-les bien.

Premièrement, il est interdit de s'approcher de la cabane que tu vois là -elle pointe l'endroit d'où elle vient, au sud-

Deuxièmement, il est interdit d'entrer dans la dernière maison, celle la plus au nord. Tu ne peux pas te tromper, il y a une grosse croix rouge dessus.

Elle pointa l'homme sans yeux :


Tu vois celui-ci? Il a essayé de me suivre un jour pour voir ce qui s'y trouvait. Voilà ce qui arrive quand on est trop curieux..


Et la dernière règle et non des moindres: il est bien entendu proscrit de me désobéir ou d'essayer de me faire du mal. Je t'assure que toute tentative serait vaine. L'homme qui ressemble à une allumette usagée a tenté un guet-apens alors que je sortais du chalet. Malheureusement pour lui j'étais de très mauvaise humeur. J'ai bien failli faire cramer tout le chalet.


Elle se pencha à son niveau et continua son explication :


Oh et pour que tu évites de te blesser inutilement, il est physiquement impossible de mourir ici. Tu peux te faire démembrer, brûler, noyer, rien ne te tuera. La douleur est bien réelle, elle, mais la mort ne viendra pas. La moitié des coutures que tu vois sur ces gens viennent des fois où ils ont désobéi aux règles.


Son visage était déformé par un horrible sourire et elle le colla au sien :


L'autre moitié provient d'eux-mêmes. Ce sont tous des gens de ton espèce. Certains ont tenté de s'ôter la vie. D'autres laissent libre cours à leurs pulsions avec leurs petits camarades.


Elle se releva lentement et ouvrit les bras en grands :


Bon, j'en ai fini pour aujourd'hui. Accueillez Steve comme il se doit !


L'homme à terre frissonna en entendant son nom dans la bouche de ce monstre. Il entendit quelque chose tomber à côté de lui avec un bruit mou. Il aperçut sa langue à quelques centimètres de sa tête et pleura.


Alice partit sur le chemin du nord sans lui jeter un regard. La tension chez les êtres rassemblés retomba et chacun repartit vers son lieu de prédilection, mis à part quelques monstres qui se battaient entre eux.

Quand elle arriva devant la dernière maison, celle dont la porte était marquée d'une grosse croix rouge, elle prit une grande inspiration. Elle ressentait toujours un mélange de nostalgie et d'angoisse quand elle revoyait la copie conforme de la maison de son enfance. C'est pour ça qu'elle l'avait brûlée dans le vrai monde.


Elle poussa la porte et le charme fût brisé. A la place des petites pièces chaleureuses aménagées par sa mère, il n'y en avait qu'une seule, grande, sombre, humide. Au milieu de la pièce se trouvaient deux tables chirurgicales en inox. La plus petite contenait toutes sortes d'instruments et sur la deuxième reposait une forme humaine. Alors qu'Alice s'approchait, une ampoule nue s'alluma au-dessus d'elle, au plafond. Quand elle arriva au bord de la table, elle perçut un mouvement. La tête se tourna vers elle et elle sourit :


Bonjour Eric.


Devant elle se trouvait un corps nu. Et entièrement démembré. La tête, les bras, les mains, le tronc, les jambes, les pieds. Tout était à sa place mais séparé. Pour seule réponse, la tête lui rendit son sourire. Alice continua de s'adresser à elle :


Alors hier nous nous sommes occupés de ton tronc, il y a deux jours c'étaient les jambes donc aujourd'hui ça sera… ding ding ding! les mains !


La tête continua de sourire en bavant. Elle se retourna vers la petite table où se trouvaient des instruments de chirurgie et de torture, de toutes les époques et de toutes les régions. Sa main hésita au-dessus de larges pinces avant de se décider pour une boîte d'aiguilles.


En règle générale, elle n'utilisait que la magie. Mais Eric était un cas spécial.

Elle commença. Elle attrapa la main gauche et la souleva devant son visage. Elle ferma un œil comme pour viser et enfonça la première aiguille sous l'ongle du pouce. Et de une. Elle entendit une sorte de râle et fut soulagée de ne pas avoir guéri ses cordes vocales pour le moment. Elle n'avait aucune envie de l'entendre hurler aujourd'hui.


Elle continua avec l'index jusqu'à ce qu'elle ait fini avec les dix doigts. La sueur perla sur son front sous la lumière crue à cause de la concentration. Elle s'essuya d'un revers de manche et fit une pause avant de ranger les épingles. Au passage, elle attrapa la grosse pince et commença par la main gauche. Elle passa sous l'ongle, le pinçant fermement et "tchak!", l'arracha d'un coup sec. Un couinement accompagna le sang qui gouttait sur la table.


La séance dura encore une bonne heure jusqu'à ce qu'Alice cesse. Quand elle eut fini, elle s'adossa à la table, au niveau de sa tête et lui parla sans qu'aucune émotion ne transparut dans sa voix :


Est-ce que tu es conscient que tout ceci est possible grâce à toi? Si tu n'avais pas perpétré ces actes immondes, jamais je n'aurais créé mon propre monde. C'est grâce à toi si j'ai pu accéder aux pouvoirs de mes ancêtres et à leurs connaissances. Est-ce que tu savais que c'est un cas rarissime? Ça a déjà été enregistré quelques fois dans l'Histoire. À la période de l'Inquisition, par exemple. Certaines filles, sous la torture des cris de supplice de leurs sœurs en train d'être carbonisées sur le bûcher, ont réussi à appeler leurs sœurs, leurs mères, leurs aînées dans l'Autre-monde. Ces dernières, face à l'horreur de la situation, ont déchaîné leur courroux. Elles ont déversé tout leur savoir et leurs souvenirs dans cette jeune fille qui était en train de perdre la tête. Ce que les écrits ne mentionnent pas, c'est que même lorsqu'elles te quittent, elles te laissent tout. Et tu peux y accéder n'importe quand. À la condition de ne pas avoir totalement perdu la raison bien sûr. Mais je digresse. Ce soir-là, quand ma mère m'a empêché de te tuer à cause de ses croyances et que j'ai vu mes ciseaux lui transpercer la main… ça m'a brisée. C'est là que je les ai entendues. Un millier de voix en colère se déversaient dans ma tête. Et pouf! Avant que j'ai compris ce qui arrivait, mes lèvres bougeaient toutes seules. Quand je me suis réveillée ici, seule, le lendemain j'ai un peu paniqué. Surtout quand j'ai vu mes cheveux qui avaient blanchi en une nuit. Mais elles étaient toujours là et elles m'ont expliqué pas à pas, jusqu'à ce que je sois prête. Ensuite elles sont parties. Mais leur volonté est toujours avec moi. D'ailleurs est-ce que tu savais que le courant pacifique dont faisait partie ma mère était assez récent? Avant, les Sorcières savaient faire des potions et des charmes mais elles étaient aussi des guerrières redoutables. Elles respectaient la vie mais n'avaient aucune pitié pour l'ennemi. Il y a même des mercenaires qui sont entrés dans la légende.


Elle observa une pause après sa longue tirade, s'étant perdue dans ses pensées en lui parlant :


Mais regarde toi aujourd'hui. Tu n'es même plus l'ombre de toi-même. Et en plus tu m'as permis de chasser les gens de ton espèce. Que ce soit des pères de familles, des rebuts de la société, des fils de bonne famille, des jeunes ou des vieux, peu m'importe. Je n'aurai aucune pitié pour l'ennemi. Je vous aurais tous. Mes sœurs ont besoin que je les protège, c'est mon destin.


Alors qu'elle prononçait ces paroles, ses yeux fixèrent le vide, durs et froids.

Elle se raccrocha à la réalité et ses iris verts reprirent une apparence humaine. Elle salua Eric en lui lançant un joyeux "À demain". Une bulle de bave lui répondit, son esprit ayant quitté son corps depuis longtemps après ces longues années de torture.


Elle repartit comme elle était venue, par son chalet. Lorsqu'elle sortit de la forêt, le soleil était déjà presque couché. Elle se dépêcha de passer à l'épicerie pour aller acheter des champignons en vitesse. Elle les jeta dans son panier et les recouvrit d'une petite couche de terre. Ensuite elle rentra, le pas léger. Elle ne prêtait même plus attention aux dizaines de portraits d'homme de tous âges placardés sur les commerces. De toute façon, personne ne les retrouverait jamais.


Lorsqu'elle rentra chez elle, son oncle et sa tante l'attendaient :


Alors, la cueillette a été bonne ?


Pour toute réponse, elle leur montra le panier et se dirigea vers l'évier pour laver les champignons. Après quelques minutes, elle leur dit :


Ça ne vous dérange pas si j'y retourne demain comme c'est la saison…


Ses parents se regardèrent en souriant et secouèrent la tête en signe de négation :


Fait ma fille, tu as l'air apaisée quand tu vas cueillir des champignons. Tu ne fais rien de mal.


Elle ferma les yeux sentant son cœur se réchauffer. C'est tout ce qu'elle avait besoin d'entendre.



Alice était-elle vraiment une justicière? Ou juste un esprit animé par la vengeance? Face à des monstres, les seules personnes pouvant lutter sont celles qui sont capables d'en devenir elles-mêmes. Mais est-ce que ça en vaut vraiment la peine? La petite Alice n'avait pas eu à se poser la question. Elle était morte en même temps que sa mère. A la place un monstre froid et calculateur était né pour la chasse, façonné par des esprits emplis de colère et de soif de vengeance.



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Léa Szecel, rédactrice chez Décryptage Citoyen France.

Le 26 octobre 2021


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