top of page

L’éradication des ouïghours : au cœur des persécutions inhumaines en Chine

En dépit de soupçons depuis 2017 sur la situation des ouïghours en Chine, ce n’est seulement qu’en novembre 2019 que le New York Times (1) met en lumière la détention avérée de ce peuple par les autorités chinoises. Qualifiée par les journalistes américains de « Xinjiang Papers », ce sont plus de 400 pages de documents secrets, communiquées par un lanceur d’alerte chinois, qui confirment la détention massive des ouïghours et de leur persécution par la République populaire de Chine.


Principalement localisés dans la région du Xinjiang, les ouïghours font partie des 56 nationalités reconnues officiellement par l’Etat chinois et sont de tradition musulmane. Aujourd’hui, les ouïghours pratiquent majoritairement une forme d’Islam sunnite modéré, que Pékin considère comme extrémiste. Ils ont leurs propres coutumes, traditions ancestrales, ainsi que leur propre langue, l’ouïghour.


Le juriste Mehmet Tohti, cofondateur de l’association Congrès mondial ouïghour contextualise le virage abrupte des autorités chinoises par « la révolte de 1989 et la chute de l’URSS ». Il explique que depuis ces éléments déclencheurs, « le Parti communiste chinois a craint que le Turkestan oriental ne fasse sécession [et] a entamé une politique dite d’assimilation, qui est en fait une destruction de notre culture, de notre langue, de notre identité religieuse ».


Une femme, anonyme, porte le drapeau du Turkestan oriental symboliquement bâillonnée par le drapeau chinois

La Chine a mis en place de nombreux camps d’internement et de travail forcé aussi appelés par Pékin des « programmes de formation professionnelle ». En effet, l’autorité chinoise continue d’évoquer des camps qui ont pour but « d’éradiquer la pauvreté » et « d’améliorer la stabilité sociale » dans la région. Ces camps font aussi partie de la « campagne anti-terroriste » chinoise engagée face à la montée supposée de l’islamisme dans la région.


Ces camps constitués presque exclusivement de musulmans, sont en réalité des camps d’endoctrinement forcé où les détenus « chantent des slogans ou des poèmes à la gloire du Parti », témoigne un ancien détenu relâché grâce à sa nationalité kazakhe dans le journal Libération en août 2018 (2).


Les coutumes de la région du Xinjiang se sont elles aussi modifiées. Aujourd’hui, pour éviter d’être soupçonné d’extrémisme, il faut boire de l’alcool et manger du porc. Les habitudes musulmanes sont traquées et la population doit progressivement s’adapter si elle ne veut pas être amenée de force dans un camp destiné à « améliorer la stabilité sociale ».


Rare photo de camp d’internement de ouïghours, source inconnue

Amnesty International estime qu’environ un million de ouïghours sont internés pour une population de 10 millions de ouïghours présents en Chine. Ce chiffre reste cependant une conjecture, les experts ne pouvant rien affirmer puisque presque aucune information ne passe la frontière chinoise.



Des camps de travail forcé au profit des grandes marques…


L’existence de ces camps cache autre chose, le travail forcé des ouïghours dans des usines sous-traitantes de grandes marques comme Nike, Lacoste, Apple ou encore Zara. C’est un rapport australien (3) détaillé et très documenté de l'ONG australienne ASPI (en anglais) qui révèle l’implication de plus de 80 multinationales. Ces dernières sont des figures de proue de la scène mondiale dans des secteurs très divers allant du textile à l’automobile en passant par les nouvelles technologies.


Face à ces révélations, Adidas et Lacoste se sont déjà engagés à cesser toute activité en lien avec l’exploitation des ouïghours. Selon le député européen Raphaël Glucksmann, meneur de cette campagne de dénonciation, Nike, par exemple, se pare de réponses volontairement floues quant aux questionnements des associations sur ses actions contre son fournisseur directement impliqué dans l’exploitation des ouïghours.


Depuis plus d’un an, ce député tente d’alerter la presse et les politiques à l’échelle nationale mais aussi européenne quant au traitement des ouïghours. Il a multiplié les enquêtes ainsi que les pétitions pour attirer l’attention sur les camps chinois. Il dénonce l’inaction des gouvernements malgré des mobilisations sur les réseaux sociaux. Dans une interview pour Le Parisien du 24 Juillet 2020 (4), il affirme «qu’il est temps que les multinationales soient tenues pour responsables des crimes commis dans leur chaîne de production et leur rapportant des sommes considérables ».


Le 19 Juillet, le New York Times dévoile une enquête (5) liant le travail forcé des ouïghours dans les camps aux équipements de protection pour le COVID-19 exportés vers l’Europe. En effet, les ouïghours fabriqueraient les masques dans des usines qui font parties du programme obligatoire de « rééducation par le travail » instauré par Pékin.



En passant par des stérilisations et avortements forcés, …


Le chercheur allemand Adrian Zenz dévoile dans un rapport (6) comment le gouvernement chinois stérilise de façon systématique les femmes ouïghours. Rappelons que l’entrave aux naissances est, conformément à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies de 1948, un des cinq critères de génocide.


Ce chercheur allemand explique que 80 % des dispositifs intra-utérins posés en Chine le sont dans la région du Xinjiang où se trouve 1,8 % de la population chinoise. C’est aussi dans cette même région qu’est localisée la grande majorité des ouïghours. Ces chiffres datent de 2018 ; depuis, il semble que les actions de Pékin contre cette minorité musulmane se soient accélérées.


Dans une enquête, Associated Press révèle des implantations par la force de stérilets (dispositifs intra-utérins) à l’entrée des camps. Cette enquête évoque aussi de nombreux avortements forcés. En 2019, le taux de natalité de la province de Xinjiang a chuté de 24%. Ces chiffres et diverses enquêtes de sources différentes font état d’une même chose : la mise en place d’une politique d’éradication des ouïghours par le gouvernement chinois.


… Jusqu’à un trafic d’organes


Plusieurs ONG et médias dont Vice (7), ont publié des enquêtes concernant les arrachements d’organes dont sont victimes les ouïghours. Le gouvernement chinois a mis en place un système de prélèvements sur les détenus notamment dans les camps cités plus tôt où sont envoyés les ouïghours.


Ainsi en Chine, il faut compter 12 jours pour obtenir une greffe de rein avec un peu moins de 375 000 personnes enregistrées comme donneurs d’organes. En comparaison, aux Etats-Unis, il faut en moyenne 3,6 ans pour 145 millions de personne enregistrées comme donneurs d’organes. Le déséquilibre est manifeste, preuve qu’une solution informelle et illégale au regard du droit international est utilisée : le trafic d’organes.


Les organes des ouïghours, qui rappelons le, sont en grande majorité musulmans, sont destinés à de riches clients provenant majoritairement du Golfe, et notamment d’Arabie Saoudite. Ces organes sont considérés comme « halal » et « religieusement appropriés » pour ces clients saoudiens selon le témoignage de la médecin Aili qui travaillait au département de transplantation de l’hôpital Tianjin Taida et qui témoigne dans une des enquêtes publiées.


La détention forcée des ouïghours est en réalité un moyen efficace de se servir d’eux comme banque nationale d’organes, leur absence de consentement étant ignoré au même titre que leur dignité.

Une femme anonyme est photographiée devant le drapeau du Turkestan et une pancarte sur laquelle est écrite « à l’aide » en anglais


Réactions de la scène internationale : entre soutiens et dénonciations

La scène internationale commence tout juste à réagir face aux persécutions avérées des ouïghours.


En France, c’est après deux ans de mise en garde par les ONG que le gouvernement s’exprime enfin sur la situation. En effet, le 21 juillet 2020, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, évoque une pratique «révoltante et inacceptable, et [que] nous condamnons fermement» lors d’une interview donnée à France Info.


La même journée, c’est le ministre des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui condamne officiellement les agissements des autorités chinoises devant l’Assemblée Nationale. Aucune sanction n’a toutefois été annoncée après ces dénonciations.


Les Etats-Unis ont pris des sanctions à l’égard de certains dirigeants de la province du Xinjiang notamment en gelant leurs actifs sur le sol américain et en ne leur délivrant plus de visas d’entrée. Beaucoup dénoncent l’inutilité de ces mesures américaines, dont le Chef du Parti communiste dans la région du Xinjiang, Chen Quanguo, qui lors d’une conférence de presse, a affirmé : « Ce qu'il convient de dire, c'est que je n'ai absolument aucune envie de me rendre aux États-Unis, et que je n'y possède aucun actif » a retranscrit Le Parisien dans un article du 21 juillet 2020 (8).


Rappelons toutefois qu’en juillet 2019, 37 pays ont signé une lettre destinée à l’ONU pour afficher leur soutien aux autorités chinoises « face au grave défi du terrorisme et de l'extrémisme ». Dans cette lettre, les pays signataires ont félicité la « série de mesures de lutte contre le terrorisme et de déradicalisation dans le Xinjiang, notamment la création de centres d'enseignement et de formation professionnels ». Parmi ces pays, on retrouve la Russie, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Corée du Nord ou encore l’Algérie.

Aujourd'hui encore, les pays dans leur réponse à cette situation sont relativement versatiles. Ils semblent faire acte de prudence avec des sanctions rares et qui semblent superflues en comparaison aux persécutions subies par les ouighours.

L’incertitude quant au sort des ouïghours demeure, et ce, en raison de réactions timorées de la communauté internationale face à des persécutions de plus en plus dénoncées à travers diverses enquêtes et rapports internationaux.



Décryptage Citoyen a pour but principal de décoder l’actualité,

pour un citoyen plus éclairé

Emilie Gaillard, rédactrice en chef France chez Décryptage Citoyen.

Le 26 Juillet 2020



Articles et rapports mentionnés dans ce billet décryptage :

(1) https://www.nytimes.com/interactive/2019/11/16/world/asia/china-xinjiang-documents.html

(2) https://www.liberation.fr/planete/2018/08/29/ouighours-les-camps-secrets-du-regime-chinois_1675335

(3) https://www.aspi.org.au/report/uyghurs-sale?__cf_chl_jschl_tk__=62da8edc3cee5b8c6929d4b509513620c5fa6bc9-1595784506-0-AQFsid6OO69UePwWNLr8TSrKxq0zzqeWoeEQkprMxg3Y9G1JoKnHAioOpP6z7YJwkaFxVigZbjxojD90kPGfwAegZzdOWJj0phP5NPLroepAgYhRb75gm7C9JktDj_sqfs3YXrjui_MsjfH-gnc1oQxhSu4-gRHjWyJc-h0E0ZuPI5XU9Lp8T6QMAgzxRNBwbh9nfY4ut7ak0DnKAKjQZC4bB7SK-1hi4gnU-6Rgz5f2Ys5ZC5Nws5UR4cysDnkWjh_wczDllssBd8IShDnlGmGpkS_fpZsERv6y-wfdksHN

(4) https://www.leparisien.fr/international/repression-des-ouighours-la-chine-eradique-une-identite-accuse-raphael-glucksmann-24-07-2020-8357967.php

(5) https://www.nytimes.com/2020/07/19/world/asia/china-mask-forced-labor.html

(6) https://www.ipac.global/files/Adrian%20Zenz%20-%20Sterilizations,%20IUDs,%20and%20Mandatory%20Birth%20Control:%20The%20CCP%27s%20Campaign%20to%20Suppress%20Uyghur%20Birthrates%20in%20Xinjiang.pdf

(7) https://www.vice.com/fr/article/bv8m3q/la-chine-vend-les-organes-halal-de-ses-prisonniers-ouigours-riches

(8) https://www.leparisien.fr/international/ouighours-internes-en-chine-une-pratique-revoltante-et-inacceptable-estime-le-maire-21-07-2020-8356332.php

Pour en savoir plus sur les persécutions subies par les ouïghours :

Sources utilisées pour la rédaction de ce billet décryptage :

Posts récents

Voir tout
bottom of page