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Iran : quand une révolution exprime la colère d’un peuple

Depuis plus de quarante-trois ans, des grandes villes aux régions les plus éloignées, c’est le peuple iranien qui se soulève contre le régime autoritaire et l’oppression qu’il fait régner sur le pays.



Sur cette image publiée sur Twitter, le 26 octobre 2022, une femme apparaît non voilée, alors que des Iraniens commémorent le 40ᵉ jour de la mort de Mahsa Amini à Saqez.



Un mois et demi après la disparition de Mahsa Amini le 16 septembre, une jeune femme morte sous les coups de la police pour avoir mis son voile “d’une mauvaise façon”, un soulèvement des Iraniens s’est engendré dans le pays, portée par une irrésistible vague de colère et de liberté.



Un quotidien iranien titre sur la mort de Masha Amini, arrêtée par la police des mœurs à Téhéran, le 18 septembre 2022



Face à la dictature, des jeunes femmes sans foulards prennent le métro à Téhéran comme si de rien n’était. Des femmes dévoilées marchent, seules ou en groupe dans la ville, d’un pas tranquille, presque apaisé. Mais aussi des hommes manifestent à leurs côtés, dans les universités, les quartiers, les boulevards, aux cris de “Femme, vie et liberté” et “A mort le dictateur” – le Guide suprême, Ali Khameini.



Une colère généralisée face à un régime totalitaire

Malgré la censure d’internet et l’absence de médias internationaux, les témoignages de grèves, manifestations ou carambolages avec les forces de l’ordre nous parviennent chaque jour en dépit d’une répression barbare. On dénombre 480 morts et 16 800 arrestations selon Iran Human Rights, au dernier décompte du 22 novembre. “Le bilan est probablement plus lourd, il faut bien noter que l'intensité des manifestations est toujours très forte”, note Carole André-Dessornes, spécialiste du Moyen-Orient, dans un article de la Dépêche.



De Téhéran à Ispahan, des petites métropoles aux régions plus rurales, c’est tout un peuple qui crie à la révolution contre la dictature des mollahs(titres donnés aux érudits musulmans), et l’oppression qu’elle fait régner sur les Iraniens depuis 1979. En Iran, les mollahs ont toujours eu un rôle important, notamment de juges, et parfois en s’opposant au pouvoir politique. Depuis la révolution de 1979 qui renversa le chah monarque, Mohammad Reza Pahlavi, les mollahs sont au pouvoir dans le pays.



Le Guide suprême de l'Iran, l'Ayatollah Ali Khamenei - -/Iranian Supreme Leader's Offic / DPA



Pour le gouvernement, la contestation est dangereuse. Elle engendre plusieurs colères qui viennent s’agréger en une immense marée. Car contrairement aux précédents embrasements de 2009 et 2019, qui revendiquent la libéralisation du régime et protestent contre la pauvreté grandissante dans le pays, le soulèvement actuel prospère sur l’épuisement d’une nation corrompue, punie par des sanctions internationales. Pire, elle fédère une jeunesse en décalage complet avec ses dirigeants, figés dans une théocratie d’arrière-garde, fermant la porte à toute ouverture au reste du monde.



Dans un pays dont la majorité des habitants a moins de 30 ans (55%), et dont la jeunesse est largement éduquée et pour partie très occidentalisée, c’est bien une rupture totale avec les préceptes de la révolution islamique de Khomeini de 1979 qui est réclamée par les manifestants – rupture symbolisée par le rejet du port du voile.



Femme, vie et liberté

D’une révolte d’abord féministe, qui a totalement pris de court les mollahs, le soulèvement s’est généralisé et a été rejoint par les hommes. C’est comme si tant que les mères, sœurs et petites filles n'étaient pas libres de leurs choix alors personne n'aurait droit à une véritable liberté. Pour eux, la contestation se repose sur la refonte même de la République Islamique, qui cherche à faire bonne figure auprès de la communauté internationale.


Samedi 3 décembre, une annonce a fait grand bruit : le procureur général d’Iran prononçait l’abolition de la police des mœurs. Le doute règne : le magistrat, Mohammad Jafar Montazeri, n’a pas le pouvoir de supprimer cette police créée en 2006 pour contrôler le respect du code vestimentaire iranien –et entre autres, le port du voile. De plus, les autorités de la République n’ont pas non plus confirmé la fin de la brigade. Selon Mahnaz Shirali pour Franceinfo, sociologue et politiste iranienne, cela tend plus d’un geste de communication pour le reste du monde qu’une vraie main tendue au peuple iranien.



Quid d’un soutien international ?


Nul ne sait comment cette révolte va évoluer. Le régime finira-t-il par céder devant la détermination de sa population et particulièrement de sa jeunesse ? Peut-on s’attendre à ce que le peuple s’épuise sous la pression du peuple ? L’une des inconnues est l’absence d’alternative politique et de leader de la révolte populaire puisque le gouvernement iranien a tué à la source toute réelle opposition ces dernières années.


L’autre inconnue de l’équation politique est l’attitude des Occidentaux. qui sont confrontés à un rapport inédit depuis que l’Iran s’est engagé depuis le mois de juillet 2022 dans le soutien aux Russes dans la guerre en Ukrain. Ce rapprochement est une façon de dire au monde qu’avec la mise en place des sanctions similaires à celles qui étouffent l’économie iranienne depuis des années en Russie, la bonne relation entre Moscou et Téhéran devient un véritable partenariat. “La Russie et l’Iran ne se font toujours pas confiance, mais ont besoin l’un de l’autre plus que jamais”, affirme Ali Vaez, le directeur du projet Iran de Crisis Group, au journal américain The New York Times “Ce n’est plus un partenariat de choix, mais une alliance de nécessité.” précise-t-elle.



Cette nouvelle donnée complique particulièrement le jeu mondial, en assombrissant toute chance de relancer un accord sur le nucléaire iranien, pourtant crucial au regard de la sécurité internationale.


Ce n’est cependant pas un argument valable pour céder du terrain à la République islamique profitant de tout signe d’inertie des Occidentaux. Dans cette époque difficile, c’est le moment au contraire de s’opposer fermement au régime et de soutenir résolument le peuple iranien. Des manifestations de solidarité, auxquelles participe la communauté iranienne, se sont tenues ces dernières semaines dans plus de 150 villes du monde. Depuis Tokyo à San Francisco, en passant par Buenos Aires ou Berlin, plusieurs milliers de personnes dont certaines personnalités politiques montrent leur soutien aux Iraniens. “Des milliers de personnes affichent leur solidarité aux courageuses femmes et aux manifestants en Iran“, a salué la ministre de la Famille allemande, l’écologiste Lisa Paus, sur Twitter le samedi 22 octobre. “Nous sommes à vos côtés”, a-t-elle ajouté.



Photo d’une manifestation devant l'ambassade d'Iran à Buenos Aires, en solidarité avec les femmes en Iran, le 27 septembre 2022 - AFP



Les manifestations se succèdent à un rythme régulier : les étudiants en 1999, les urbains en 2009, les populations rurales en 2017… Ce sont les femmes qui, cette fois, sont descendues dans la rue dans un courageux élan de contestation du port du voile. Ce petit bout de tissu peut, en Iran et dans d’autres pays où la loi islamique remplace celle des hommes, coûter la vie aux femmes qui refusent de s’y soumettre. Le courage dont le peuple fait preuve aujourd’hui en bravant ainsi le pouvoir politique et religieux doit encourager toutes les femmes et hommes à franchir le pas pour obtenir leur émancipation. Au-delà du voile, c’est la liberté des femmes à disposer librement de leur destin qui est l’enjeu des manifestations en Iran. La “révolution capillaire” peut-elle changer la donne en Iran ? Il faudrait, pour cela, un sursaut plus global de la société et de la politique internationale.



Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité, pour un citoyen plus éclairé

Tristan ALIREZAI, rédacteur chez Décryptage Citoyen International

Le 13 décembre 2022




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Sources utilisées pour la rédaction de cet édito :




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