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Instagram et Twitter : les nouveaux instruments d’un militantisme assumé

Dernière mise à jour : 29 oct. 2020


Assemblage de symboles des différents réseaux sociaux et du mouvement « Black Lives Matter » (1)

Depuis plusieurs années, les réseaux sociaux s’affichent comme la tribune du militantisme politique. En effet, le contenu publié évolue et l'engagement politique est palpable. Outils de la liberté d’expression, l’efficacité des réseaux pour dénoncer et alerter sur des thématiques, propos ou encore actions qui font débat, est indéniable. Ce cyber-activisme amplifie les voix des minorités mais aussi des militants. Ces derniers souhaitent impulser une évolution marquante concernant le féminisme, l’antiracisme, l’environnement et bien d’autres luttes.


Aujourd’hui, les rassemblements et manifestations découlent généralement de mobilisations sur les réseaux sociaux comme cela a été le cas en France avec celles pour Adama Traoré. Cette idée est retranscrite par une phrase révélatrice dans l’article Mon hashtag, ma bataille : le militantisme à l’ère d’Internet du journal Le Monde (2) « cinquante ans après Mai-68, ce ne sont plus des pavés que l’on expédie pour se faire entendre, mais des volées de hashtags, biseautés sur clavier Azerty ». Ces deux types de mobilisations sont aujourd'hui liées intrinsèquement, ouvrant la voie vers un militantisme protéiforme.




Des actions numériques coup de poing aux effets bien réels


Cette année 2020, la mobilisation des internautes sur les persécutions dont sont victimes les ouïghours, minorité musulmane, par le gouvernement chinois a été a sciemment affichée. Les photos de profil se sont parées de bleu clair, souhaitant attirer l’attention. Les militants souhaitent mobiliser la scène internationale pour qu’elle intervienne, la Chine paraissant hors de portée. Ces dénonciations en ligne se sont transposées dans la rue avec des manifestations notamment à HongKong avec des manifestants pro-démocratie (3). En France, les activistes et associations, avec en tête d’affiche le député européen Raphaël Glucksmann, appellent à une mobilisation digitale, le rassemblement initialement prévu le 3 octobre ayant été annulé face à la recrudescence de cas de COVID-19.


 

Lire l’article sur les persécutions des ouïghours de la même journaliste : https://www.decryptage-citoyen.org/post/l-eradication-des-ouighours-au-c%C5%93ur-des-pers%C3%A9cutions-inhumaines-en-chine

 

Twitter et Instagram ont notamment permis une augmentation des mobilisations relatives à la mort de George Floyd à l’échelle nationale aux Etats-Unis. Cet élan antiraciste porté par les réseaux s’est transposé en France, avec les manifestations relatives à la mort d’Adama Traoré qui ont rassemblé de nombreuses personnes de tous horizons. Le 2 juin, plus de 20 000 personnes (4) se sont rassemblées devant le tribunal de Paris, symptôme de la vague d’indignation qui a suivi la mort de George Floyd largement partagée sur les réseaux sociaux.



Rassemblement du 2 juin 2020 devant le Tribunal de Paris, les militants brandissant des pancartes avec écrit « Black Lives Matter » en référence au mouvement étasunien (5)

Dans les deux pays, le même schéma se dessine : une affaire de violences policières et des accusations de racisme institutionnel mettent le feu aux poudres, le tout étant relayé sur les réseaux. Ces accusations déclenchent des protestations et mobilisations accentuées par les réseaux sociaux. Ces derniers semblent être de véritables ponts, dépassant les frontières et océans.


Parfois qualifié de « slacktivisme » (6), en référence à l’action peu active d'être derrière son écran, le militantisme numérique est aujourd'hui une réalité à l’impact attesté. Même si parfois il ne se transpose pas en physique, le militantisme sur le réseaux finit toujours par avoir des répercussions, notamment par le biais d’actions qui attirent l’attention et font changer les choses. La médiatisation des différentes mobilisations digitales participe à ces changements plébiscités.

Aujourd’hui, les manifestations physiques ne sont pas les seules instruments d’expression, les militants ne sont plus obligés de descendre dans la rue pour se faire entendre.




Une nouvelle façon de militer corrélée à un regain d'intérêt tourné vers l’accessibilité


Les réseaux sociaux ne sont pas seulement le théâtre de démonstrations antiracistes, la convergence de plusieurs luttes permet une mobilisation plus globale. Sur Twitter et Instagram, les actions féministes ont plus d’échos, profitant de l’accessibilité que permettent ces réseaux. C’est aussi le cas de la défense des droits de la communauté LGBT+ et de leur visibilité. De nombreux combats convergent avec des acteurs marquants de ce militantisme digital devenu déterminant aujourd'hui.


Twitter et Instagram jouent un rôle important dans ces mobilisations physiques mais ces réseaux sont aussi utilisés comme outil pédagogique. De nombreux comptes didactiques apparaissent, notamment créés par des militants et acteurs de mouvements antiracistes tel le compte Instagram @decolonisonsnous. Par le biais d’interviews, d’extraits de documentaires ou encore de dénonciations de propos et actions racistes, ce compte vise à éduquer sur les comportements racistes banalisés, encore présents aujourd'hui dans notre société post coloniale. Instagram apparaît comme le « nouveau terrain de l’antiracisme » pour reprendre les mots de la journaliste Christelle Murhula dans un article du journal Slate (7).




Différentes luttes y sont aussi représentées comme avec @lecoindeslgbt qui, dans sa biographie Instagram, se présente comme vecteur d’actualité, d’Histoire et de témoignages de la communauté LGBT+. Ce compte dénonce les discriminations vécues par les LGBT+ dans différents pays mais aussi en France. L’actualité française du moment dénonce notamment les thérapies de conversion toujours légales en France. Ces dernières visent à « guérir » l’homosexualité avec des injections d’hormones, de gavage de films pornographiques hétérosexuel ou encore d’électrochocs (8).


Ces mobilisations intervenant dans de nombreuses luttes ont toutes un point commun : les réseaux sociaux, outils d’expansion et de pédagogie. Ils permettent une plus grande accessibilité, surtout quand on voit le succès de certains comptes qui affichent des centaines de milliers d’abonnés. Ce succès est notamment dû à la mise en avant d’un contenu qui se veut didactique notamment au sein du féminisme. Mais par le biais des réseaux sociaux, cette volonté de pédagogie féministe est allé plus loin et a impulsé un renouveau au sein du mouvement.


Le compte féministe @preparez_vous_pour_la_bagarre en est l’exemple. Avec presque 100 000 abonnés sur Instagram, ce compte militant dénonce et analyse des « propos misogynes et/ou relevant du sexisme ordinaire et de la culture du viol dans les médias ».





Ce cyber-activisme est au sein du féminisme, synonyme de l’émergence d’une quatrième vague féministe. En effet, il existe déjà trois vagues féministes théorisées et analysées comme l’affirme Christine Bard. Son livre, Dictionnaire des féministes, France XVIIIe-XXIe siècles se penche sur l’Histoire de la lutte des droits des femmes et « l’apparition de l'identité politique qu’on appelle féminisme » comme elle le dit dans un entretien avec le journal Les Inrockuptibles (9).


Cette nouvelle vague est caractérisée par un renouveau des méthodes utilisées dans le militantisme mais aussi un intérêt en hausse des problématiques féministes. Elle correspond aussi à la montée de l’activité féministe en ligne à travers diverses dénonciations de comportements et paroles sexistes. Selon David Bertrand dans son livre L’essor du féminisme en ligne, Symptôme de l’émergence d’une quatrième vague féministe ? (10) « l’invocation du témoignage est en effet une pratique majeure du militantisme en ligne. »


David Bertrand précise la notion de vague qui selon lui, « désigne un fait social ; elle permet de caractériser un regain et un renouvellement du mouvement féministe, tout en aidant à contextualiser ce phénomène. » Cette nouvelle vague a ainsi pris naissance par le biais des réseaux sociaux, acteurs de changements au sein même du militantisme selon l’auteur.


En effet, dans notre ère post #MeToo, de nombreux comptes Instagram militants reprennent dans leur nom le terme « paye » pour payer, au sens de la responsabilité en rapportant des témoignages. On peut notamment évoquer les comptes Instagram @paye_ton_mansplaining, qui comme le nom l’indique dénonce les paroles du mansplaining.


Pour information, le mansplaining « consiste, pour un homme, à expliquer quelque chose à une femme en supposant d’emblée qu’il est le détenteur du savoir et qu’elle est ignorante, alors que le contraire est vrai » selon la définition de l’écrivaine américaine Rebecca Solnit dans une interview pour le journal Le Monde (11).


 

Décryptage Citoyen organise un webinar le jeudi 5 novembre 2020 à 19h30 avec trois activistes féministes. Vous y retrouverez @powher_ta_carriere et @wtfeminisme qui viendront apporter leurs réponses à la question suivante : Pourquoi le féminisme n’est-il pas prêt de disparaître ?


Inscrivez-vous sur ce lien : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSc7vFW4ZyI8KCBnmXhvMpbHKpHYx74tj-kEEVZsqCWPyB8rbA/viewform

 

Ainsi, les réseaux sociaux sont devenus plus qu’une simple plateforme au sein du militantisme, ils sont acteurs de changements et permettent un renouveau qui marque les esprits durablement, et ceux au sein de plusieurs luttes.




Instagram et Twitter, deux réseaux militants à la forme différente


Si Instagram reste avant tout un réseau d’esthétisme, on retrouve cette visée pédagogique encore plus sur Twitter, qui est lui un réseau de texte. Combien de fois avez-vous vu des captures d’écran de threads (discussion, en français), sur d’autres réseaux sociaux que Twitter ? Selon Twitter, (12) « Parfois, un seul Tweet ne suffit pas pour tout dire. Il s'agit d'une série de Tweets publiés par une personne et connectés entre eux. Une discussion vous permet de fournir plus de contexte et de donner plus d'informations en reliant plusieurs Tweets. »


De même, le partage des liens est plus facile que sur Instagram et de nombreux articles, enquêtes, rapports et titres de livres circulent.



Le militantisme sur Twitter semble aussi être plus personnel. Ce sont les activistes eux-mêmes, depuis leur propre compte, qui dénoncent des actions problématiques ou éduquent sur certains sujets. Sur Instagram, c’est aussi le cas mais le phénomène est moins répandu. Il semble que les militants derrière les comptes emblématiques affichent leur identité avec parcimonie, voire pas du tout. Ils semblent préférer mettre en avant leur contenu plutôt que leur personne, les deux étant malgré tout intrinsèquement liés.


En plus d’être des plateformes qui assument le fait d’être le théâtre de revendications politiques, Twitter et Instagram mettent en lumière des sujets et idées que les médias mettent souvent de côté. Ces applications apportent donc une nouvelle vision sur les luttes politiques, braquant le projecteur directement sur les concernés et les militants.


Quant à Facebook, on y retrouve moins cet activisme digital. En effet, les jeunes, à la fois en tant que que militants et audience visée semblent être moins actifs sur Facebook. Selon un sondage réalisé par la plateforme d’orientation Diplomeo en 2019 (13), 61% des ados américains utilisent Facebook contre 81% pour Instagram, ou 74% pour Snapchat. Quand les jeunes sont présents sur Facebook, le militantisme est relégué à l'arrière-plan au profit de l’information et de l’actualité. Selon Conversationnel (14), « Facebook reste avant tout un moyen de s’informer, de connaître les dernières actualités et de bénéficier de conseils sur sa vie quotidienne ».


Instagram et Twitter semblent ainsi être devenus le bastion du militantisme visant à convaincre de la nécessité d’en apprendre plus sur l’autre et ses différences.


Même les grandes marques sont actrices de ce militantisme numérique : en juin 2020 Coca-Cola, Ben & Jerry's, Starbucks ou encore Levi’s ont suspendu leurs campagnes de publicités sur Facebook ou Instagram. Cela fait suite aux mobilisations suivant la mort de George Floyd aux Etats-Unis, ces deux réseaux sont perçus comme « envers les prises de parole racistes, insultantes ou faisant l’apologie de la violence » comme l’écrit le Sud Ouest (15). Ce boycott de près de 200 grandes marques a fait perdre en une journée, plus de 50 milliards de dollars de capitalisation boursière à Facebook. Cet engagement politique s’inscrit-il dans un militantisme assumé de la part des marques ou bien est-ce un “coup de pub” utile aux volontés opportunistes ?


Ce premier article d'une série sur l’activisme digital sera prochainement suivi d'un second, sur l’engagement des marques dans le militantisme sur les réseaux.



Décryptage Citoyen a pour but principal de décoder l’actualité,

pour un citoyen plus éclairé

Emilie Gaillard, rédactrice en chef chez Décryptage Citoyen France.

Le 28 octobre 2020




Articles, rapports et enquêtes cités dans ce billet décryptage :

  1. Source image : http://contre-attaques.org/magazine/article/militer-une

  2. Article de Le Monde sur Le militantisme à l’ère d’Internet : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2018/04/06/mon-hashtag-ma-bataille-le-militantisme-a-l-ere-d-internet_5281639_4497916.html

  3. Article de Le Figaro À Hongkong, une manifestation en soutien aux Ouïghours : https://www.lefigaro.fr/international/a-hongkong-une-manifestation-en-soutien-aux-ouighours-20191222

  4. Article du journal Le Monde « Justice pour Adama ! » : 20 000 personnes rassemblées à Paris contre les violences policières : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/03/environ-20-000-manifestants-a-paris-lors-d-un-rassemblement-interdit-contre-les-violences-policieres_6041560_3224.html

  5. Article de Libération La mobilisation lors de la manifestation à la mémoire d'Adama Traoré ébranle la classe politique : https://www.liberation.fr/france/2020/06/03/la-mobilisation-lors-de-la-manifestation-a-la-memoire-d-adama-traore-ebranle-la-classe-politique_1790230

  6. Article de Slate, Si, si, le slacktivisme peut avoir un réel impact : http://www.slate.fr/story/111351/slacktivisme-impact

  7. Article de Slate Instagram, nouveau terrain favorable à l'antiracisme : http://www.slate.fr/story/182811/instagram-nouveau-terrain-favorable-antiracisme

  8. Enquête d’Europe 1 sur les thérapies de conversion en France https://www.europe1.fr/societe/therapies-de-conversion-seminairesquand-la-religion-propose-de-guerir-de-lhomosexualite-3918780

  9. Entretien de Christine Bard avec le journal Les Inrockuptibles dans l'article Le féminisme de A à Z, c'est ici et maintenant : https://www.lesinrocks.com/2017/02/13/actualite/actualite/rencontre-lhistorienne-christine-bard-a-dirige-remarquable-dictionnaire-feminisme/

  10. Livre de David Bertrand, L’essor du féminisme en ligne, Symptôme de l’émergence d’une quatrième vague féministe ? https://www.cairn.info/revue-reseaux-2018-2-page-232.htm#

  11. Le « mansplaining » expliqué par l’écrivaine américaine Rebecca Solnit, article de Le Monde : https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/30/le-mansplaining-explique-par-rebecca-solnit_5278573_3232.html

  12. Définition de Twitter du terme thread : https://help.twitter.com/fr/using-twitter/create-a-thread

  13. Sondage et article de la plateforme d’orientation Diplomeo : https://diplomeo.com/actualite-sondage_reseaux_sociaux_jeunes_2020

  14. Article de Conversationnel Social Media : Comment les jeunes adultes utilisent les réseaux sociaux ? : https://www.conversationnel.fr/social-media/social-media-comment-les-jeunes-adultes-utilisent-les-reseaux-sociaux/

  15. Article du SudOuest sur le boycott de 200 grandes marques des réseaux Facebook et Instagram : https://www.sudouest.fr/2020/06/30/internet-pres-de-200-marques-boycottent-facebook-sans-garantie-de-succes-7613388-4803.php


Sources :


Pour aller plus loin :


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