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Enfin une monnaie unique pour les pays d’Afrique de l’Ouest ?

L’annonce de la mise en place d’une monnaie unique au sein des pays de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (cédéao) d’ici 2020 a été rendu officielle lors d’une réunion de ses 15 pays membres à Abuja, au Nigéria, le 29 juin dernier.



LES FAITS

Le nom retenu pour la monnaie est celui d’ « éco », qui présente l’avantage d’être facilement prononçable tant en anglais qu’en français, les pays de la zone étant anglophones ou francophones.

La Cédéao, créée en 1975, est un rassemblement de quinze pays d’Afrique de l’Ouest* dans un objectif économique. Dès 1983, celle-ci annonce l’objectif de créer une monnaie unique. Trente-six ans plus tard, et après plusieurs tentatives, la monnaie unique de la zone semble être sur le point d’être mise en place.

Les modalités de sa mise en place ont été définies lors de nombreuses réunions, la dernière en date étant la rencontre des ministres des finances et des gouverneurs des banques centrales des pays mi-juin à Abidjan, Côte d’Ivoire.

Trois grands points s’en dégagent : l’éco adoptera le principe de parité flottante en fonction de l’inflation, afin d’affirmer la dépendance monétaire de la région vis à vis des autres monnaies, une Banque Centrale fédérale sera mise en place afin de contrôler la monnaie, et des critères de convergences économiques sont définis afin d’unifier la situation économique des pays membres et d’assurer le bon fonctionnement de la zone.

Un des effets majeurs de l’adoption de l’éco sera la suppression des monnaies alors en place dans les pays de la région, notamment liées à leur passé colonial : c’est le cas dans 8 pays sur 15 de la cédéao qui ont conservés le franc CFA comme unité monétaire.

Les pays membres de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, en vert sur la carte (Source : GéoAtlas/RFI)

*Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra Leone, Togo, Cap Vert (voir la carte ci-contre)



L’HISTOIRE DU FRANC CFA

Mis en place en 1945 par la France dans ses colonies africaines, le franc des Colonies françaises d’Afrique (CFA) devient la monnaie de référence d’une partie de l’Afrique de l’ouest, et se transforme en franc pour les Communautés françaises d’Afrique (CFA) en 1958. Cependant, même après l’accès à l’indépendance de nombreuses colonies françaises d’Afrique de l’Ouest, les pays conservent le Franc CFA, et avec lui une dépendance vis à vis du ministère français des finances.

En effet, plus de soixante dix ans après sa mise en place, c’est toujours le Trésor français qui fixe le taux de change en euro du franc CFA. Cette parité oblige les banques centrales des pays adoptant cette monnaie à déposer 50% des réserves du taux de change à la banque centrale française, et les billets et pièces sont toujours produits en France, près de Clermont Ferrand. Ces éléments contribuent à rendre les pays d’Afrique utilisant le franc CFA très dépendants de la France.



AVANTAGES ET DÉBATS CONCERNANT LE FRANC CFA

La conservation jusqu’à présent par 14 pays d’Afrique du franc CFA, dont 8 membres de la cédéao, suscite, malgré certains atouts, de nombreux débats.

Le principal point positif du franc CFA est le fait qu’il permet aux pays l’ayant conservé de bénéficier d’une une certaine stabilité économique et monétaire. En effet, les échanges commerciaux sont plus élevés dans les pays utilisant le franc CFA que dans les autres pays de l’Afrique de l’Ouest, la dette publique est limitée et l’inflation est maîtrisée : en moyenne l’inflation dans les pays ayant le franc CFA est de 0,8%, tandis qu’au Ghana ou au Nigeria qui ont leur propre monnaie, le taux d’inflation est respectivement de 10% et 12%.

En dépit de cela, le franc CFA, héritage de la période coloniale, rend les pays fortement dépendants de la France et de l’euro d’un point de vue monétaire. Le taux de change est fixé par la Banque de France, et non par celles des pays utilisant la monnaie.

Les dépôts obligatoires de 50% des réserves de change à la BCF diminuent les liquidités (c’est-à-dire la monnaie disponible) dans ces pays, d’autant plus que la monnaie est crée en France. Cela a pour répercussion une diminution des investissements des entreprises et des ménages, ainsi qu’un manque de crédit en période de croissance, et donc un frein au développement du pays.

En outre, le franc CFA est fixé sur l’euro : quand celui-ci est fort, le franc CFA est donc fort, ce qui pose un problème pour les exportations du pays où la monnaie est faible.

Ces inconvénients du franc CFA sont, depuis de nombreuses années, pointés du doigts par différents acteurs, comme le ministre italien du développement économique et leader du mouvement 5 étoiles Luidji Di Maio qui accuse le franc CFA d’être un « héritage colonial français », et suscite des réactions au sein des population des pays de l’Afrique de l’ouest, comme le montrent les manifestations ayant eu lieu au Bénin en 2017.


ARGUMENTS EN FAVEUR DE L’ÉCO


C’est pourquoi le projet de monnaie unique, l’éco, est populaire chez une partie de l’opinion. Le projet poursuit plusieurs objectifs, avancés par des acteurs de tous les pays de la zone.

D’abord l’adoption d’une monnaie unique par les pays membres de la cédéao serait une manière forte d’affirmer leur indépendance vis à vis des puissances occidentales qui les ont longtemps gardé sous leur influence. En effet, le Franc CFA évoqué plus haut mis en place dans 8 pays sur 15 de la cédéao garde ces pays largement dépendant de la France et de l’euro, et donc plus largement de l’économie européenne.


En outre, l’adoption d’une monnaie unique permettrait d’augmenter les échanges commerciaux à l’intérieur de la zone. Aujourd’hui, seul 10% des exportations des pays de la Cedeao sont à destination d’autres pays de la zone. Augmenter le commerce intra-zone aurait l’avantage de rendre moins dépendants ces pays des autres puissance avec lesquels ils commercent, notamment l’Europe, d’autant plus que la zone connaît une croissance économique en augmentation depuis quelques années : 3% en 2018, 3,4% en 2019, avec un PIB de 685 milliard de dollars.

La zone est donc une potentielle zone stratégique en développement, et pourrait impulser le développement des autres Etats d’Afrique, en marge du développement.



LES DÉFIS À RELEVER

Un défis majeur pour la mise en place de l’éco est celui de la situation économique des pays de la Cedeao : pour être indépendants, ces pays doivent disposer une économie solide et similaire, afin qu’un pays n’entrave pas le développement de la zone. Pour cela, des critères de convergence ont été déterminés, à savoir un taux d’inflation inférieur à 10% puis 5%, un déficit budgétaire inférieur à 3% du PIB, des réserves brutes supérieures à 3 mois d’importation, et enfin une dette publique inférieur à 70% du PIB. Or ces critères de convergence sont aujourd’hui très ambitieux : en 2018 aucun des pays de la Cedeao ne remplissait ces conditions... Quand des pays comme le Ghana ou le Nigeria ont des taux d’inflation supérieurs à 10%, il paraît compliqué de les diminuer à 5% d’ici 2020.

En outre, une fois indépendants du franc CFA, un risque majeur pour les pays de la région est celui de retomber sous influence, non plus sous celle de l’Europe mais sous celle du Nigéria : ce pays est une véritable puissance pétrolière, qui réalise à elle seule les 2/3 du PIB de la zone, et ses 190 millions d’habitants font d’elle une puissance démographique à l’échelle de la région puisque cela équivaut à 1/2 de la population de la Cedeao.

Enfin, des détails restent à régler afin de mettre en place l’éco, tels que le symbole de la zone ou les figures qui figureront sur les billets, sujets épineux pour 15 pays, qui pour certains renonceraient à une partie de leur souveraineté en adoptant la monnaie unique de la zone.

Si ce projet de monnaie unique semble enfin sur le point de se réaliser, les quinze pays de la cédéao devront se montrer unis face aux difficultés auxquelles ils vont se heurter afin de s’affirmer sur la scène internationale comme des pays indépendants au potentiel exploité pour leur développement.


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Pauline Lourier, Membre du pôle Relations Publiques France et rédactrice chez Décryptage Citoyen

Le 19/10/2019


Sources utilisées pour la rédaction de ce billet décryptage et pour en savoir plus :

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