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Comment la sociologie du vote influencera-t-elle les élections présidentielles américaines ?



Le 3 novembre prochain aura lieu l’élection du président des Etats-Unis, engageant le pays ainsi que le reste du monde dans un tournant politique.


Les élections, élément central des différents systèmes démocratiques, constituent généralement le reflet de l’opinion publique. Cependant cette dernière n’est évidemment pas unanime et les débats en deviennent parfois houleux. Ils opposent toutes sortes d’idéaux, d’opinions, d’arguments mais marquent avant tout l’opposition politique des différentes communautés du pays.




Un choix aux explications diverses


Les multiples publications et travaux de recherche du sociologue Paul Lazarsfeld dans les années 1940 ont montré que la connaissance des groupes auxquels appartient un individu peut permettre de prévoir le vote de celui-ci. L'observation du sociologue américain le mène à conclure que les groupes sociaux sont d’une importance capitale. Il affirme alors dans son livre The People’s Choice qu'une « personne pense, politiquement, comme elle est socialement. Les caractéristiques sociales déterminent les caractéristiques politiques ».

On peut ainsi expliquer une partie des raisons du vote par l’appartenance à un groupe social, qui constitue alors l’une des variables lourdes, c'est-à-dire l’une des plus déterminantes du comportement électoral.


Illustration de l’impact des variables lourdes du comportement électoral grâce à une enquête du CEVIPOF et de la Sofres en 1995 (1).

Cependant ce concept a depuis été nuancé. Dans les années 1950, des chercheurs du Survey Research Center de l’Université de Michigan dévoile une nouvelle théorie explicative du vote, le paradigme de Michigan.


Dans leur ouvrage The American Vote, étude pionnière, ils reconnaissent l’importance du groupe social mais ajoutent que le vote serait également influencé par ce qu’ils appellent « l’identification partisane ». Cette dernière est définie par la perception qu’a l’électeur des candidats, des partis ou des programmes, auxquels il s’identifie. Cela peut sembler évident mais en réalité cela implique que l’électeur ne regarde pas ou seulement partiellement les projets des candidats puisqu’il éprouve déjà au préalable une sorte d’attachement pour un parti ou un candidat. C’est en effet ce que nous expliquent Nonna Mayer et Daniel Boy dans leur écrit Les « variables lourdes » en sociologie électorale (1).

On peut comparer cette situation à celle des acheteurs de smartphone. Aujourd’hui beaucoup d’entre eux ont une préférence parmi les différentes marques du marché. Pourtant, en réalité, peu d’entre eux regardent en détails les caractéristiques ou même les composants du smartphone.


Vous l’aurez remarqué, les deux analyses admettent le rôle important du groupe social dans le choix réalisé par l’individu.

Les Etats-Unis ont connu plusieurs vagues importantes d’immigration au XIXème et XXème siècles. De ce fait, de multiples communautés vivent sur le même territoire. Pour des raisons diverses, les différents groupes ethniques, sociaux ou encore religieux s’orientent vers l’un ou l’autre des deux partis politiques phares du pays : Républicains ou Démocrates.


L’éléphant et l’âne, symboles des partis Républicain et Démocrate aux Etats-Unis (2).

Or, les communautés étant nombreuses, chacune influence différemment le résultat des élections dans le pays de l’Oncle Sam. Il paraît donc intéressant d’étudier ce mécanisme particulier du vote en se concentrant sur l'étude de communauté afro-américaine.



L’exemple du vote de la communauté afro-américaine,

une clé des élections

Si le choix des noirs américains est si important, c’est d’abord parce qu'ils sont aujourd’hui la deuxième communauté la plus présente sur le territoire américain. En effet, d'après le United States Census Bureau (3), on compte aujourd’hui plus de 47 millions d’africain-américains qui représentent près de 13% de la population du pays. Les afro-américains ont depuis plusieurs décennies montré leur attachement au parti démocrate. Lors des onze dernières élections plus de 80% des africains américains ont voté démocrate (4). De plus, la représentation politique des noirs s’est améliorée notamment avec la présidence de Barack Obama.


Barack Obama, premier président métisse du pays, symbole du rattachement afro-américain au parti démocrate.

Cependant, il est intéressant de noter que cela n’a pas toujours été le cas puisque le parti républicain défendait des idées anti-esclavagiste avec en chef de file des politiciens comme Abraham Lincoln. Si cette orientation politique a bien changé depuis, les voix afro-américaines ne sont pas acquises rappelle le seul sénateur républicain noir, Tim Scott, le 22 mai sur Twitter comme le retranscrit le journal l’Obs (5).


« Je pourrais dire que je suis surpris, mais malheureusement cela correspond à la tendance des démocrates de penser que les voix des Noirs sont gagnées d'avance »


Le vote des noirs américains, décisif pour ces élections, n’est donc pas accordé aux démocrates avec certitude, le parti devra donc se montrer persuasif à l’égard de la communauté.

Depuis plusieurs mois, les Etats-Unis sont marqués par de nombreuses manifestations en réaction à la mort brutale de citoyens afro-américains abattus par des policiers. Le mouvement Black Lives Matter, à l'origine des manifestations, va donc grandement impacter le vote. Ses conséquences peuvent être interprétées de différentes manières, en commençant par l’analyse qui porte à croire que le mouvement serait bénéfique à Donald Trump, le candidat républicain et actuel président. Ces manifestations militantes contre les violences policières pourraient créer un sentiment d’insécurité qui pousserait à opter pour un vote républicain.


C’est en effet ce qu’explique Gerald Olivier, un journaliste franco-américain, lors de son passage dans l’émission 28 minutes sur ARTE (6). Selon lui « les américains, les américains moyens, les américains de l’intérieur aiment la loi et l’ordre, ils veulent vivre en sécurité ».


En effet, les revendications des manifestants peuvent parfois effrayer une partie de la population, comme à Minneapolis où ces mêmes manifestants ont réussi à obtenir le 7 juin dernier le démantèlement de la police par un vote du conseil municipal (7). Cette victoire est l’illustration même de l’ampleur grandissante du mouvement abolitionniste américain. Le système carcéral, souvent brandis comme symbole de l’injustice raciale de la société américaine, est aussi sous le feux des critiques. Celles-ci étaient déjà étayées en 2014 dans l’ouvrage La prison est-elle obsolète ? d’Angela Davis, figure emblématique de la lutte anti-raciste. (8)


Les manifestations de ces derniers mois ont donc tendance à intensifier le combat politique entre ses défenseurs et ses opposants à l’heure où les deux opinions paraissent plus éloignées et plus tranchées que jamais.

Le mouvement Black Lives Matter devrait également favoriser l’abstention, la police représentant pour certains le système en qui ils n’ont plus confiance. En témoigne Mohay Mahogany, électrice de Milwaukee, à Radio-Canada (9) qui affirme que « les politiciens ne pensent pas aux gens » qui souffrent dans les quartiers ou selon ses propres mots qui « en arrachent dans nos quartiers ».


Les afro-américains sont donc de plus en plus méfiants à l’encontre des politiques qui semblent les délaisser. Si certains ont montré leur soutien à la communauté suite au drame de la mort de Georges Floyd, une partie des afro-américains considère que rien n’est fait pour améliorer la situation et la violente interpellation de Jacob Blake le 23 août est loin de les rassurer.


Le mouvement Black Lives Matter a mobilisé un nombre important de personnes cet été pour lutter contre les violences racistes, issu de l’article du Monde, Black Lives Matter la nouvelle voix des Noirs aux Etats-Unis (10)

Ainsi, même s’il ne s’agit pas de l’unique contributeur au déterminisme du vote, la communauté à laquelle appartient l’électeur influence son choix. Les électeurs noirs aux tendances démocrates sont aujourd’hui confrontés à des violences policières et à un racisme grandissant. Joe Biden ne doit donc pas partir gagnant et devra leur redonner foi en son parti s’il veut l’emporter.

La société américaine, sous tensions depuis le début de la campagne, paraît plus divisée que jamais, certains y décelant même un climat de guerre civile.

Le 3 novembre s’annonce comme une date décisive pour le monde entier qui regarde avec curiosité, intérêt mais également inquiétude le déroulement de ces élections.

Décryptage Citoyen a pour but principal de décoder l’actualité,

pour un citoyen plus éclairé

Thomas Kacer, rédacteur chez Décryptage Citoyen France.

Le 14 octobre 2020




Articles, rapports et enquêtes cités dans cet article :

  1. Écrit de Nonna Mayer et Daniel Boy, « Les « variables lourdes » en sociologie électorale » : https://journals.openedition.org/enquete/1133

  2. Article du New York Times sur l’histoire des symboles des partis Démocrate et Républicain https://www.nytimes.com/1908/08/02/archives/the-historic-elephant-and-donkey-it-was-thomas-nast-father-of-the.html

  3. Statistiques du bureau de recensement américain sur la population et notamment la part des minorités : https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/RHI125219#RHI125218

  4. Archive récapitulative du vote afro-américain depuis 1976 du Roper center for public opinion research : http://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=https%3A%2F%2Fropercenter.cornell.edu%2Fpolls%2Fus-elections%2Fhow-groups-voted%2Fhow-groups-voted-1980%2F

  5. Article du journal l’Obs, relayant la déclaration polémique de Joe Biden sur le vote afro-américain républicain : https://www.nouvelobs.com/monde/20200523.OBS29216/un-noir-n-est-pas-noir-s-il-pense-voter-trump-biden-regrette-ses-propos.html

  6. Présidentielle US : Donald Trump peut-il encore gagner ? - 28 Minutes - ARTE https://www.youtube.com/watch?v=vEk2FWf2qX4&t

  7. Après la mort de George Floyd, faut-il supprimer la police ? - 28 minutes - ARTE https://www.youtube.com/watch?v=PG5mM6A38-4

  8. Article de Slate sur l’abolition de la police : http://www.slate.fr/story/191643/etats-unis-manifestations-george-floyd-abolition-defund-police-mouvement-abolitionniste-france-desarmement-forces-ordre

  9. Article sur le caractère « acquis » du vote des noirs-américains : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727544/presidentielle-etats-unis-vote-noirs-abstention-participation-wisconsin

  10. Article du Monde, Black Lives Matter la nouvelle voix des Noirs aux Etats-Unis : https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/07/11/black-lives-matter-la-nouvelle-voix-des-noirs-aux-etats-unis_4967977_3222.html

Sources :

Pour aller plus loin :

Le documentaire De Paris à Ferguson : coupables d’être noirs

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