top of page

Charlie bon-œil, Partie II : William


Si vous n’avez pas encore lu la première partie de cette nouvelle, c’est par ici !



Image issue du film 12 years a slave, réalisé par Steve McQueen


II. Oak Chapel



Les quartiers de Solomon, à White Castle, étaient vastes. Il appréciait, par provocation envers les Blancs, d’avoir ce confort rien qu’à lui. Il lui arrivait, parfois, de ressentir du remords, cette aisance étant au prix de la vie de ses semblables, mais ces pensées le quittaient dès qu’il posait son dos tailladé sur les draps blancs de sa couche. Il ne devait rien à personne. Il alluma sa pipe. Pendant que les bonnes faisaient chauffer l’eau de son bain, à l’autre bout de sa chambre, il laissa les cercles flous de fumée s’élever doucement jusqu’au plafond blanc. Le tabac brun acheva de déshydrater sa gorge, si bien que ses déglutissements lui faisaient mal. Avec la fatigue, le soulagement certain qu’allait lui procurer son bain l’étourdissait à l’avance. Il faisait défiler les visages sur lesquels il avait de l’emprise, il touchait des pupilles leurs faces burinées, croisait leur regard terne, restait insensible. Les illusions revenaient par vagues, au rythme de ses bouffées. Ses yeux continuèrent de chasser les fantômes dans les fils brumeux, puis la voix aiguë de la bonne le tira de sa torpeur. Il se glissa dans son bain, puis laissa l’eau chaude l’engloutir tout entier.

La moustache grisâtre de Wharton ne cachait pas ses dents noircies par la chique. Ses petits yeux noirs, qui n’avaient pas quitté Solomon, le mettaient mal à l’aise. Dans le bureau boisé, le mélange du scotch et du tabac aidait à faire passer les silences pesants. Wharton se lança, spontanément.


- J’ai un service à vous demander, Grimes.

- Je vous écoute.

- Stevens et moi sommes d’accord pour traiter un problème qui, disons-le sincèrement, nuit gravement à nos affaires. Surtout ces derniers temps.

- C’est-à-dire ?

- Notre coton se vend moins bien depuis que l’écossais a emménagé dans le Comté de Bayou Boeuf. Il ne fait travailler que des hommes libres.


Solomon savait qu’il allait trouver la suite de la conversation particulièrement désagréable. Il le coupa net :


- Et alors ? Qu’est-ce que cela peut vous faire ?


Wharton marqua un temps. Il cachait sa surprise. Il reprit :


- Il a la meilleure part du marché. Son coton est d’excellente qualité, ses fibres sont propres, bien plus propres que les nôtres. Nos recettes et celles de Stevens en pâtissent. On ne sait pas ce qu’ils lui trouvent, à son damné coton. Mais il n’est plus temps de se gaspiller en curiosités. Nous voulons que cela cesse.


Solomon se pencha pour écraser sa cigarette, en relâchant calmement sa fumée. Il s’adossa dans le fauteuil de cuir, humecta ses lèvres de scotch, et fixa Wharton droit dans les yeux.


- Alors, embauchez des hommes libres.


Wharton frappa immédiatement son bureau avec son poing. La remarque, qui soulignait l’évidence, ne lui avait pas plu. Son visage ridé de quinquagénaire devenait rouge. Les dents serrées, il parlait avec un ton courroucé :


- Ne me dites pas quoi faire. La raison de votre présence ici est uniquement pécuniaire. Je ne crois pas vous avoir demandé de me conseiller. Vous êtes à mes ordres parce que je vous paie, Grimes.


Pendant que Wharton s’égosillait, il réfléchit rapidement. L’homme que Wharton appelait l’écossais, c’était Morgan. Et Solomon n’était pas un homme que l’on payait pour de la diplomatie, lorsqu’il s’agissait d’un “problème à traiter”. Il évalua la situation, et décida de garder son calme. Son travail n’avait pas encore été détaillé. Le petit homme teigneux aux cheveux gris s’était calmé, et avait croisé ses mains sur son bureau :


- Nous avons déjà usé de plusieurs stratagèmes, marmonna-t-il, les yeux perdus dans les reflets de son verre. On a essayé de racheter ses terres, de doubler le prix, de le tripler même ! Sans succès.

- Rien ne peut corrompre un catholique, plaisanta Grimes.

- Oui, mais sa bonne foi ne fait pas de lui un immortel.


Grimes se raidit. Wharton et Stevens étaient certainement jaloux de Morgan. Son modèle était vraisemblablement plus efficace. Il n’employait que des hommes libres, certains étaient même envoyés par Grimes. Il ne faisait jamais cueillir le coton par ses employés lorsqu’il pleuvait. Il payait tout le monde, et bien. Son coton se vendait donc plus cher, parce qu’il était meilleur. Pourtant, il aurait suffit, avec un peu plus de raison, que Wharton et Stevens se calquent sur le modèle de Morgan pour lui faire concurrence. Dans n’importe quel autre état, ç’aurait été cette décision qui fut prise. Pas en Louisiane. Les affaires se règlent par le sang.


- Je ne ferai pas ce travail, lâche Grimes, sèchement. Vous m’avez payé pour mes esclaves, rien de plus. Je ne suis pas votre foutu larbin, Wharton. Vos problèmes d’esclavagiste ne concernent que vous, et Stevens. Si vous voulez descendre Morgan, envoyez plutôt un de vos hommes de main.


- Et grâce à qui croyez-vous que vous vous remplissez la panse, chaque jour ? La réponse de Wharton fut cinglante. Il pointa d’un bras tremblant d’énervement la croix de Jésus au-dessus de la cheminée, dans le fond du bureau. Grâce à lui ? Il n’aime guère les gens comme vous. Les rapaces, les charognards que vous êtes, vous, les Charlie Bon-œil. Chaque jour, notre marché fait des cadavres, et vous vous en nourrissez. Alors, soyez reconnaissant qu’on ne vous ai pas mis aux fers, comme les autres.


Wharton se mit à marcher dans son bureau, pour canaliser la rage qui l’emportait. Il savait que ce n’était pas par magie que Morgan avait un meilleur coton. Son véritable souhait n’était pas de faire dans la concurrence loyale, la mort de Morgan était l’objectif. Il reprit, plus fermement :


- Vous avez choisi votre camp. Ne faites pas la fine bouche. Il ne me semble pas vous avoir vu sourciller, quand vous m’avez vendu ceux de votre couleur. Ni même quand il s'agissait de poursuivre un gamin famélique. Je vous demande ici de faire preuve de cohérence, Grimes. Et rien ne m’empêche de vous faire déessouder.


Cette dernière phrase, grave, mais calme, tonna dans les oreilles de Solomon. Wharton s’assit dans son divan, pour regarder le feu consumer les bûches. Il faisait tourner son scotch dans son verre avec des petits mouvements circulaires de la main. Grimes vit ses yeux briller avec le reflet du feu. Le planteur avait raison. Il n’était pas si libre. Même en ayant pris les armes, il restait sous les ordres de ceux à qui il avait échappé. Il pensait être maître de sa vie, en tant que Noir, en tant qu’ancien esclave, avec tous les actes entrepris pour en arriver là. Chacune de ses décisions, depuis qu’il avait quitté Shirley, avaient bâti son existence d’homme libre, qui ne s'abaisse pas devant les Blancs. Qui monte à cheval, comme eux. Qui tire, boit, et fume, comme eux. Après la tirade de Wharton, Solomon avait compris que de son vivant, il en serait toujours ainsi. Sa volonté de vivre libre ployait docilement sous l’ordre des choses. La voie qu’il avait choisie pour survivre jouait simplement avec les limites du système, elle ne les transgressait pas. Il venait seulement de le réaliser, et c’était d’ailleurs grâce à ça qu’il était toujours vivant.


- C’est d’accord, céda Solomon. Je veux dix mille dollars. Cinq mille maintenant, le reste quand je reviendrai avec une preuve de la mort de Morgan.

- Ramenez-moi son pendentif. Vous demanderez à March pour les papelards. Et je vous conseille de vous mettre en route maintenant; vous serez chez Morgan pour la messe du soir.

- Il faut que je sache une chose.


Wharton leva un sourcil, intrigué.


- Oui ?

- Pourquoi cela devrait être moi ? Patsey est malade ?

- Envoyer mes hommes m’emmènera devant le tribunal. Et Patsey a une plantation à tenir en ordre. Vous, je peux me permettre de vous perdre. Je n’aurais qu’à trouver un autre marchand.


La nuit avait effacé la structure de Oak Chapel. On ne voyait que la petite troupe de silhouettes avancer doucement, au rythme des pas, vers la double porte blanche de l’édifice, qui s’éclairait au fur et à mesure que la torche de Morgan s’approchait. Solomon n’avait pas joué au fin stratège pour atteindre l’endroit; il s’était déjà rendu à Oak Alley. Il fallut patienter encore quelques instants, avant de voir Morgan et sa famille refermer les portes derrière eux. C’est là qu’il se leva, franchit la barrière de bois et commença à marcher vigoureusement vers Oak Chapel. Son rythme était de plus en plus rapide, il se devait d’être efficace. Rentrer, tirer un coup, voire deux, s’il manquait le coeur. Le bonhomme serait achevé sur le coup, ou mourrait plus tard. Son gant de cuir grinçait sur la poignée en ivoire de son calibre. L’arme paraissait encore lourde, comme hier. Dans la précipitation, il crut apercevoir une petite tâche blanche dans le coin de sa vision. Il n’y prêta pas attention et dégaina son colt.


En fracassant le bois peint d’un violent coup de talon, l’arme pointée en avant, Solomon fut face à trois visages effrayés. L’épouse et la fille, à gauche, à genoux sur les bancs, et Morgan, raide, frappé de stupeur.


- Grimes ? hurla Morgan, sidéré. Il bondit entre Solomon et sa famille une fois qu’il comprit de quoi il retournait. Bon Dieu, Grimes…. C’est Wharton qui vous envoie ?

- Ne me causez pas plus de regrets que j’en ai déjà, Morgan. C’est comme ça. Vous n’êtes pas venu à la bonne époque. Rassurez-vous, vous serez le seul.


Comprenant qu’il usait ses dernières paroles, Morgan se mit à parler d’un ton sage, et intima à son épouse et à sa fille, qui poussaient des cris de craintes saccadés, de se calmer. Il ne broncha même pas lorsque, derrière l’épaule de Solomon, au milieu des débris de la porte de l’édifice, dans l’encadrure, il vit William avancer avec un fusil.


- Rien ne vous y oblige, tenta d’éluder Morgan.

- Je ne suis pas venu parlementer, le coupa Solomon, avec une voix qui laissait percevoir le malaise. Tout le chemin que j’ai pu parcourir ne s’arrêtera pas pour un moment de pitié. Les gens comme moi n’en n’ont plus depuis longtemps.


Solomon enclencha son chien avec le pouce. Il braqua le canon sur le cœur de Morgan, et tout d’un coup sa poitrine se souleva. Son visage se transforma en surprise, il n’avait pas tiré. Une étrange brûlure se pointait dans son dos. Hébété, il sentit sa bouche se remplir de sang. Sentant une présence derrière lui, il virevolta, et se retrouva nez-à-nez avec le canon d’un mousquet. Au bout de l’arme, se trouvait le visage de William. Grimes lâcha immédiatement son arme de stupéfaction, aussitôt qu’il reconnut le gamin. Crachotant du sang, son torse comprimé par la douleur atroce le fit s’agenouiller. Il était surplombé par le visage juvénile.


- C’est toi, le boy ? souffla t-il, en laissant son sang se répandre sur son corps, puis à ses genoux. La tâche de sang envahissait le plancher.


William ne répondit pas. Il suffoquait. Entièrement contrôlé par l’adrénaline, il ne bougeait plus, le temps d’assimiler qu’il venait de tuer un homme pour la première fois.


Dans les plaines du vieux Sud, là où les chênes feuillus s’entremêlent aux tourbes spongieuses, le temps s’écoule sereinement. C’est une atmosphère paisible, que l’on peut contempler en traversant les bayous. Il arrive quelquefois à William Northup, harassé par une journée de travail, de se prélasser dans ces douces chaleurs apaisantes de la fin de journée. Il dépose ses paniers à coton, puis va marcher le long des champs, une tige de blé à la bouche. Il laisse le vent frais, chargé de l’humidité des étangs, lui lécher le cou, le dos et la nuque. Rafraîchi par la brise, il pousse jusqu’à Oak Chapel, et démarre son petit itinéraire du soir. En partant de Oak Chapel jusqu’au croisement avec la Grand-Route, celle qui mène à la Nouvelle-Orléans, il y croise un long monticule de terre sur le chemin recouvert d’herbe, orné d’une petite croix en fer bruni par la rouille. Chaque fois, il prend un temps pour la contempler. La croix porte les mots suivants : “Ci-Gît Solomon Grimes, le Charlie bon-œil de Louisiane”.



Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité, pour un citoyen plus éclairé.


Hippolyte Guillot, rédacteur chez Décryptage Citoyen International.

Le 8 juin 2021



Posts récents

Voir tout
bottom of page