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Charlie bon-œil, Partie I

Dernière mise à jour : 8 juin 2021



Image issue du film 12 years a slave, réalisé par Steve McQueen



I. Traque-rêves



Solomon Grimes avançait péniblement dans la mangrove. Il percevait vaguement les chênes d’eau, éclairés par un halo nocturne qui transperçait le feuillage. Entre ses jambes, il sentait l’inconfort de sa monture épuisée lui meurtrir les muscles. Elle faisait grincer le cuir de sa selle en avançant mollement dans la vase. Son corps essoufflé rythmait le silence en déplaçant ses sabots qui tombaient comme des pierres dans l'eau. Solomon, inerte, ondulait avec son dos pour accompagner sa danse éreintée. Ses vêtements en peau collaient à la sienne. Il était aussi humide que le bayou. Il craignait d'être vu, ses armes et sa monture reluisaient déjà trop avec la lumière lunaire. Il bougeait, s’arrêtait, bougeait et s’arrêtait encore dans le marécage brumeux, à l’affût d’un bout de vêtement arraché, d’un mouvement, d’un souffle. Entre les chênes, l’obscurité pouvait cacher le fuyard. Solomon détestait traquer à l’aveugle une marchandise qui ne valait pas un tel effort. Pourtant, il faisait courir ses pupilles tout autour de lui, mais les saccades brusques de sa tête fatiguaient son cou. La nuque raide, il tenta en vain de se fier à ses oreilles tant la respiration de son cheval devenait rauque, et les cliquetis de son matériel de cuir et d’acier se faisaient incessants. Le cavalier solitaire sentait l'inconfort de l'anxiété lui figer le ventre. La nature tout entière était contre lui. En serrant ses rênes de rage impuissante, il eut un sentiment d'abandon. Voyant ses sens et sa force s’atténuer, il stoppa sa monture. Là, sous un arbre qui laissait la lune filtrer à travers ses branches, il trouva un moment de repos. De la masse lourde et exténuée que Solomon Grimes formait avec sa bête, seul son regard injecté de sang subsistait.


Il connaissait cette situation sans pour autant être capable de la traverser avec facilité. Pour la même raison qu’aucun berger n’aime perdre une de ses brebis, aucun marchand n’aime perdre un de ses esclaves. Grimes s’était surpris lui-même en acceptant de noter le prénom du gosse sur l’acte de vente, lorsqu’il l’avait acheté : William. Il ne faisait jamais ça. Tout était étrange depuis. Dans sa tête, il remonta le fil de sa chasse depuis son départ de White Castle. Le soleil orangé de Louisiane avait quitté les fleurs de coton et ne laissait voir que quelques rayons au-dessus des collines avoisinantes, pendant qu’il galopait brutalement sur les quinze miles de piste sableuse jusqu’au bayou. Cette course assourdissante baignée dans la lumière chaude du soir avait empli son visage de moiteur qu’il ressentait encore maintenant, comme si son crâne était en éponge. Il songea, en contractant la mâchoire, qu'il n’avait rien à faire dans ces bosquets vaseux, depuis que la nuit était tombée. Le gamin aurait pu partir dans n’importe quelle direction. S’embourber dans le marécage pour brouiller ses traces était une tactique de fuyard équipé et expérimenté, pas d’une forte tête éprise de liberté. Il avait fait un pari risqué en orientant sa chasse ici, pourtant il haïssait les décisions hasardeuses. Il commençait à concevoir qu’en nommant le garçon, ce n'était plus une histoire de petit geste d’humanité qu’il n'avait pas contrôlé. Quelque chose le rattachait à lui.


La vue toujours étouffée par les feuillages, la fatigue lui brûlait les yeux à force de scruter les racines tombantes. Les yeux mi-clos, Solomon avait l’esprit partagé : une émotion visible et une émotion cachée, qu’il tenta de refouler, en vain. Il était prêt à tout pour retrouver sa marchandise, mais il était admiratif devant sa ténacité. Lui, chevauchant un pur-sang lusitanien à mille deux cents dollars, avait franchi non sans mal la vingtaine de kilomètres qui séparaient la plantation des marécages, alors qu’un maigre adolescent nourri de moitié avait parcouru la même distance que lui, à pied, et sans repères. Dans le fond, il n’était pas étonné. C’est à ça que ressemble l’aboutissement d’un long rêve de liberté, la dernière course d’un humain qui n’a rien à perdre. Donnez des chaînes et du martinet à un adolescent, un seul sur mille tentera l’impossible pour se libérer. Il eût fallu que cela tombe sur un des esclaves de Solomon. Son admiration tenait d’autre chose : il avait l’étrange impression, quoique grisante, d’être à la place de ceux qui l'avaient poursuivi jadis. Cette pensée hérissa les poils de sa peau suintante. Un court frisson lui glaça l’échine.


Soudain, une intense vague de fatigue le fit plonger dans de vieilles mémoires. Somnolant, il tenta de s’accrocher, en saisissant la crosse de son arme. Elle était surprenamment massive dans sa main. Il abaissa le menton et scruta l’armature en ivoire de son Colt Dragoon, et réalisa qu’il aurait des difficultés à le porter. L’épais canon d’acier semblait engoncé dans son étui de cuir. Sa main restait tétanisée sur la crosse, et ses doigts, qui d’habitude se promenaient comme des danseuses de cabaret sur la détente, paraissaient écrasés par le poids du pistolet. Il garda la tête baissée, pour s’accorder du répit. Se sentant faiblir, découragé, il renonça à lutter contre la fatigue. Il laissa sa tête se verser dans le sommeil. Il ferma les yeux, et marmonna, dans un râle soulagé :


- Cela faisait longtemps, Shirley.


Deux décennies plus tôt, un gamin agile tapotait le sol sableux de ses jambes de poulet. La liberté plein les poumons, il parcourait la piste bordée de coquelicots qui allait de part et d'autre de la plantation Shirley, des baraquements d’esclaves à la demeure des maîtres. Autour de lui, les pétales rouges défilaient à toute vitesse et les derniers rayons du jour clignotaient au travers. La danse carmin du soir de Louisiane berçait son départ, comme une ultime haie d’honneur. Le souffle fort et cadencé, le jeune homme continuait sur la piste en terre claire jusqu’à arriver devant la fontaine, qui laissait voir le parvis de la grande maison blanche. Il vit Ma, l’intendante, enserrée dans sa robe noire, qui faisait apparaître ses jupons de dentelle blanche en levant le genoux pour allumer les feux du porche. Il ralentit, une fois le parvis atteint. Il ne l’appela pas. Ma l’attendait. Quand elle le vit, elle resta de marbre devant l’enfant essoufflé. On entendait plus que le bruit des grillons.


- Seigneur, aide ce pauvre enfant à survivre, là-dehors, soupira-t-elle.

Elle baissa la tête et se retourna, l’air désolée. Sous le banc en bois blanc, derrière la chaise à balance de M.Shirley, elle attrapa une besace en peau abîmée.


- Tu as ce qu’il faut pour trois jours, le temps d’atteindre Richmond. Rends-toi chez le teinturier, il sait les dangers que les esclaves courent par ici.


Le jeune Solomon prit la besace, sans un mot. Sa respiration s’était calmée, mais allait reprendre son rythme effréné aussitôt. Le dernier regard qu’il échangea avec Ma avait tout de celui d’un fils qui contemplait sa mère pour la dernière fois. Son regard jeune et candide lui jeta une dernière lueur d'innocence, puis l'âme du rebelle apeuré reprit le dessus. Ses traits s’étaient déjà durcis quand Ma passa sa main rugueuse sur sa joue. Elle espérait y trouver une larme, il n’y avait que le creux laissé par la faim.


Le gamin passa derrière la maison, là où il allait jouer en cachette avec la fille Shirley. Il quittait enfin la bâtisse. Si immaculée, que l’on aurait pu croire que ses habitants étaient convaincus que la blancheur des planches effaçait les horreurs qu’ils commettaient autour. C’est là qu’il trouva la grande plaine d’herbe verte qui menait jusqu’au bois, lequel il lui faudra traverser pour arriver à Richmond. Cette nuit était sa seule chance. Il avançait tout droit, en fixant les cimes. Il avait l’air assuré, mais il avait peur de se retourner. Ses larmes le guettaient, au bord de ses paupières. Il ouvrait grand les yeux, pour ne pas chavirer. Il fixait les cimes en courant vers elles. Les atteindre serait une étape définitive pour sa survie. Puis il perçut le hurlement de Ma.


Le corps entièrement contracté, Solomon se baissa instantanément. Accroupi, les herbes étaient plus hautes que le sommet de son crâne. Au loin, il vit des lumières s’agiter, puis les voix hargneuses des contremaîtres s’élevèrent, avec les pas lourds des bottes de cuir accompagnées du tintement des éperons, qu’il connaissait bien. Solomon se sentait excité dans la peau d’un fuyard, mais dans celle d’un fugitif, il était perdu. Il n’avait plus le choix. Lorsque les chevaux hennirent, il bondit. Au moment où le sol vibrait du galop effréné des quartier-maîtres, il courut comme un dératé en direction des chênes noirs. Avec ses haillons blancs, il était repérable comme le nez au milieu de la figure. En quelques instants, les hommes de Shirley l’auront rattrapé. Il était déjà mort, il ne savait pas pourquoi il continuait à courir.


C'est lorsque la torche du contremaître éclaircit à la fois ses yeux malveillants et ceux du jeune Solomon, emplis de panique, qu’il comprit qu’il ne devait surtout pas bouger. La flamme léchait la branche sur laquelle il était en équilibre. Il se trouvait juste au-dessus de l’homme. Qui aurait cru que grimper aux arbres, un jeu qu’il ne trouvait plus amusant depuis qu’il pouvait se moucher tout seul, lui sauverait la vie ? Les poursuivants passèrent, sans le voir, entre les chênes. Ses pieds nus supportaient mal l’écorce rugueuse et pleine de sève, il avait peur qu'ils dévissent. Du haut de sa branche fragile, il vit les torches des contremaîtres s'amenuiser et disparaître entre les arbres, et bientôt la forêt redevint silencieuse. Il souffla. Il se repositionna à cheval sur la branche, et s’adossa contre le tronc. Il leva la tête et regarda la nuit, dans le ciel. Il n’allait pas descendre avant le petit matin.


Le bruit soudain d’une branche qui cède tira Solomon de son court repos. Il se raidit, alerte. Un éclair le traversa : il leva les yeux. Le gamin était en haut, à quelques mètres au-dessus de sa tête. Il la pencha en arrière, et l’eau qui s’était amoncelée sur la bordure de son chapeau coula sur son dos. Il vit alors deux petits pois blancs grands ouverts, qui le fixaient si fort qu’il aurait pu en sentir la peur. Cette fois, son colt ne pesait rien. Il le dégaina pour le pointer droit sur le crâne de l'enfant. Le jeune garçon avait les yeux écarquillés, recroquevillé sur des branches cassantes. Son maigre corps tremblait et faisait frissonner le feuillage. Grimes gardait son regard et son arme braqués sur lui. Il voulait en finir au plus vite. Son doigt était sur la gâchette. Le cliquetis du barillet se fit entendre. La respiration du gosse, le bras de Solomon ; tous s’étaient figés. L’air se crispa.


Un éclat assourdissant perça le silence.


Le gamin tomba droit dans l’eau, dans un éclaboussement de vase. Il se redressa doucement, fébrile, mort de fatigue et de trouille. Il resta accroupi, en fixant la sombre silhouette imposante que formaient le chasseur et sa monture. Il était complètement surplombé, il levait les bras pour se protéger la tête, comme s’ils pouvaient stopper les balles. Solomon marqua un silence. Son bras n’avait pas bougé. Il observa, glacial, le petit être convulsé au milieu des bouts de bois qui avaient cédé sous son poids. Avec un soupir de lassitude, il désactionna le chien de son arme, et abaissa son bras. Il ne voulait pas le tuer. Ç’aurait été une mort indigne. Pas après les débris d’enfance qu’il lui avait fait ressentir. À travers lui, il voulait laisser une chance à l’adolescent qu’il avait été de vivre ce rêve de liberté qu’était la vie d’un esclave. Un marécage sombre et humide, peuplé d’arbres visqueux, était un mauvais tombeau.


Alors, Solomon décida de l’attacher au cul de sa monture. Même si l’animal avait les pattes fatiguées, le gosse ne pesait rien. Fétu de paille essoré qu’il était, il serait facile à transporter.


Ils mirent plusieurs heures à s’extirper du marécage. Une fois sortis, ils rejoignirent la piste de terre qui menait à la plantation, lorsque les premières barrières de bois qui longaient les champs de coton apparurent. Là, Solomon détacha le garçon.


- Ecoute, le boy. Tu n’as jamais autant eu de chance que cette nuit-là. Tente un peu de rejouer au mariole et le vieux Cole te fera tâter de sa cire bouillante. Tu te souviens de la petite Betsy ?


Le gamin se raidit. Il avait vu de ses yeux ce qui était arrivé à la jeune domestique, Betsy. Les lutteurs mandingues l’avaient cyniquement surnommée “poupée”, après avoir vu les marques de sa punition sur son corps, qui se devinait grâce aux cicatrices qui remontaient jusqu’à ses joues. Solomon constata que cette seule référence suffisait à effrayer le gosse. Il continua :


- La route, derrière toi, mène à White Castle. M’est avis que tu n’as foutrement pas envie d’y retourner, hein, le boy ?


Solomon, un brin moqueur, arborait un sourire entendu, qui contrastait avec le sac d’os tremblotant et atterré qui était par terre, devant lui.


- Mais la route, derrière moi, tu ne sais pas où elle mène. T’as tout autant envie de savoir à quoi ressemble la liberté, William ?


Il avait prononcé son prénom. Le pire des salauds que l’Amérique esclavagiste pouvait produire, Solomon Grimes, le Charlie Bon-oeil de Louisiane, l’avait appelé par le prénom qui se trouvait sur son contrat de vente. Seuls les domestiques étaient nommés par ce prénom. Les autres, ceux comme William, on ne les nommait que pour les punir. Le garçon était éberlué devant une humanité qu’il n’avait jamais vue. Solomon le coupa net dans ses pensées.


- Alors, écoute. Tu vas prendre deux choses. Ma gourde, et ton contrat de vente. J’y marquerai ton affranchissement.

Il leva le pouce en arrière, pour montrer la piste, au loin, qui disparaissait entre deux collines.


- Ah ça, non ! On croirait que c’est l'œuvre d’un saint. Il cracha un rire rauque, à cause de son gosier aride. Là-bas, on fait dans la charité. Sir Morgan, le maître, c’est un homme bon. Il paie les Noirs autant que les Blancs.


Solomon cracha par terre, sa bouche était sèche.


Il esquissa encore un sourire devant la bouche de William qui n’avait pas cessé d’être béate.


- Surpris, le boy ? Quand t’arriveras à la maison de garde, celle devant l’allée des chênes blancs, dis aux quartiers-maîtres que tu viens de ma part. Ils savent qui je suis. C’est pas la première fois que je leur envoie des petits rebelles comme toi.


Solomon marqua un temps pour respirer. L’adolescent commençait à comprendre, au milieu de ses grandes expirations de peur et de surprise.


- Là-bas, tu feras comme ici. Cueillir du coton. Mais crois-moi, tu n’y laisseras jamais une seule goutte de sang. Quant aux coups de fouet, c’est plutôt aux chevaux de trait qu’ils les donnent. C’est mieux d’avoir la rose sans les épines, pas vrai, le boy ?


Solomon montra son dernier sourire entendu. Puis, il prit sa gourde et les papiers du gosse dans ses sacoches, qui jouxtaient sa selle. Il prit aussi son sceau, marqué à ses initiales. Il jeta la gourde au nouvel homme libre, qui s’empressa de boire à grandes rasades. Il aplatit le papier d’affranchissement, au dos du contrat de vente, sur sa selle. Puis frotta une allumette et mis la flamme sur un bâton de cire. Il fit couler le liquide rouge et bouillant sur le papier, et frappa aussitôt la tâche avec son sceau métallique. Un imposant “S.G.” sanglant était désormais marqué sur le papier, il y prenait toute la place. Il masquait l’écriture manuscrite mais montrait la fin d’un calvaire. Il apporta ses papiers au jeune homme, et lui asséna :


- Allez, tire-toi, William.


Le gosse ne réfléchissait plus. Il avait la preuve de sa liberté, et une destination, qui, pour une fois, ne sentait pas la mort et la torture. Les deux hommes se séparèrent dans le silence, ils n’avaient rien à se dire, sinon un sentiment fraternel incontrôlé chez l’un et incompréhensible pour l’autre.


La gourde en bandoulière et ses papiers d’affranchissement enfoncés dans son haillon, le jeune William n’avait plus qu’à tapoter le sol sableux de ses jambes de poulet. En direction de Oak Alley, il se souviendra de Solomon Grimes, le Charlie Bon-oeil des bayous, comme l’homme qui avait mis fin à ses songes de liberté pour qu’elle puisse naître. Aller vers l’inconnu en tant qu’homme libre n’était pas une chose qui déplaisait à William. Bien que son estomac soit vide, il marchait empli d'assurance.


Il ignorait pourtant tout de ce qui allait suivre ; même lorsqu’il criblerait de plomb le dos de Solomon Grimes.


Pour lire la partie II, c'est par ici !



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Hippolyte Guillot, rédacteur chez Décryptage Citoyen International.

Le 1 juin 2021


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