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Cache-Cache




Source : Emilio Morenatti, October 4, 2004, Time Magazine



“Viens Samir, on joue à cache cache?”. J’adore cache-cache. Ma sœur Laila et moi, on y joue à chaque fois qu'il y a un invité. Laila dit que c'est parce que les adultes trouvent ça marrant, mais moi je pense que c'est parce qu’elle est très timide. Normalement je commence par me cacher et c'est elle qui compte jusqu'à 30, mais aujourd’hui c’est l’inverse. Je couvre mes yeux, assis dans ma chambre à côté de mon doudou Ehsani. Lui, c’est Tante Yasmine qui me l’a donné lors de mon 2ème anniversaire, et il m’aide à trouver Laila quand elle est trop bien cachée. C’est un petit chien, de fourrure brune avec des yeux noirs et des oreilles longues qui longent les côtés de sa figure toute douce.


En bas, j'entends des éclats de rires et des personnes qui s'exclament; maman doit être avec son amie Vida qui vient souvent avec des niqabs pour Laila et elle. Moi je ne mets pas un niqab, ou un hijab. Je suis un garçon, c'est pas obligatoire. Des fois Laila me laisse essayer les siens, mais il faut faire vite pour que personne ne nous voie, Laila dit que c’est une bêtise et nous on aime les bêtises. J’ai jamais vu Vida, mais Maman dit que le jour où je la rencontre sera le jour où ma vie va changer. À chaque fois que Vida part, maman a les larmes aux yeux tellement elle rigole avec elle. Moi je veux une amie comme Vida quand je serai plus grand.


Arrivé à 20, Laila vient me voir et me dit;

“Samir! J’ai pas trouvé de cachette! On les a déjà toutes utilisées, tu veux bien recompter, mais jusqu'à 40 cette fois ci? Comme la dernière fois?” et je m'apprête à ouvrir les yeux quand elle dit:

“Mais ouvre pas les yeux, hein? Sinon tu vas voir vers où je vais!”. Un esclaffement échappe ses lèvres et je réponds:

“Oui mais il faudra bien te cacher sinon c’est moi qui mangerai ton Malida (dessert Afghan) ce soir!”.


J’entends ses pas s'éloigner de ma chambre donc je compte, je compte et j'arrive à 40. Au loin, j'entends maman qui dit au revoir à Vida, une porte claque et des pas se rapprochent de la maison. J'attrape mon chien avant de me lever.


“Si t’es pas cachée Laila il faudra que tu te dépêches, j'arrive!".


Ma toute petite voix commence à muer, je trouve! Je deviens finalement un homme. J'entends un rire qui provient du salon où maman est allongée avec Yasmine. Je traverse l'étage pour arriver à la chambre de Laila afin de commencer à la chercher, passant à côté de l’escalier. En arrivant, je reconnais la chambre rose, qui a été strippée de ses affiches de Aryana Sayeed, sa chanteuse préférée. Un jour, quand j'étais à l'école, Vida est venue prendre les posters, maman a dit que c'est par ce qu’elle considère ça vulgaire et qu’elle veut juste le meilleur pour Laila. Je me dirige vers son armoire où elle garde ses vieux hijabs, comme le rose qu’elle adore, ou le bleu qu’elle met au jour de l’Eid. J'ouvre la première porte pour chercher le haut de son niqab noir et simple, mais il ne se fait pas voir. Je farfouille dans les piles d’habits tous défaits et je tombe sur une boîte cachée de vernis à ongle et de maquillage.

Je me rappelle que l'année dernière elle mettait tout le temps son vernis rose aux occasions spéciales. Elle me disait que ça la faisait sentir plus belle et plus confortable dans sa propre peau. Moi, je pense que Laila est la fille la plus jolie que j’ai vue. Elle a des joues rosées et des lèvres d’un rouge ardent. Elle a des yeux marrons et profonds, c'est impossible de lire ses pensées par son regard. Il faut la déchiffrer, elle dit jamais ce qu’elle pense, sauf avec moi. Papa disait que c'était ça les femmes, et que quand je serai plus grand j'allais apprendre à les comprendre.


N’ayant pas trouvé Laila dans son armoire, je m’approche vers son bureau, où sur le haut, est posé un livre avec une couverture bleu, sans titre, sans auteur. Je connais ce livre, c'est le livre secret. Laila me parle souvent d’une femme qui a échappé à la mort grâce à son intelligence et son courage. Laila me parle souvent de cette dame et de son importance dans le mouvement féministe. C'est son livre, le livre bleu. Des fois, je ne comprends pas ce qu’elle me dit, mais j’aime bien l'écouter parler, sa voix est si douce.


Le lit, collé dans un coin de sa chambre, est trop bas pour qu’elle puisse se cacher dessous. Ceci dit, c'est surprenant comment elle arrive à se faufiler dans des endroits qui devraient être trop étroits. Mes yeux fixent l’espace entre le sol et les lattes du lit, et je soupire fort pour que Laila pense que j’ai abandonné la recherche. En faisant des petits pas, je m'approche de son lit et sans prévenir, je soulève la couette de manière rapide. Tout cet effort seulement pour me rendre compte qu’il n’y a personne sous le lit. A vrai dire, j'aurais dû m’en douter, elle s’y était déjà cachée le mois dernier. Je commence à avoir mal aux jambes donc je m’assieds, les fesses s'enfonçant dans le matelas, lui aussi, rose. En levant la tête, je me rends compte que la lumière s’était éteinte. La noirceur de la chambre me donnait une perception que je n’avais jamais encore vue. Les murs maintenant étaient pâles et médiocres, et les objets étaient devenus de simples ombres difformes. Quelques-unes ressemblent à des monstres qui s'avancent vers moi lentement mais de manière menaçante. Le reflet de la lune dans la fenêtre transforma ces monstres en figures hantées. Elles marchaient vers moi en formation d'armée, leur corpulence devenant de plus en plus grande. Les ombres s'avancent et ma peur se multiplie. Je ferme les yeux.


En les ouvrant, je vois que la lumière est revenue. Aussitôt, je me rappelle d'une fois quand j'avais entendu une conversation entre Maman et Laila de son cauchemar des monstres qui étaient venus la chercher. Cela faisait trop longtemps que j'étais assis, et malgré ma peur des ombres, je suis sorti de la chambre de Laila pour continuer ma recherche.


La porte à côté est celle du bureau de papa. Papa est mort quand j'avais 3 ans. Je ne le connaissais pas très bien donc tous mes souvenirs proviennent des histoires de maman, les photos et même l’odeur de son parfum. Il sent très fort dans son bureau, tellement que ça émane dans le couloir. Maman dit que “C'est un arôme boisé, avec un cœur de vanille et une légère touche de cannelle.” C'est un parfum qui rappelle la chaleur, l’amour et la joie de vivre. Maman le décrit comme un homme incroyable, qui illuminait chaque salle dans laquelle il était. Laila me dit que c'était un homme qui croyait en l'égalité de l’humain et de l’importance de la paix. Mon seul souvenir de papa, c'est quand une fois, il m’a pris sur ses genoux et m’a parlé des femmes. Je me rappelle encore des phrases qu’il m'avait dites:


“Samir, quand tu seras grand, tu auras une femme.” Une longue pause et un regard direct dans les yeux suivirent cette phrase. “et cette femme, tu l’aimeras comme t’aimes ta famille. Et Samir, tu aimes ta sœur?” je fis oui de la tête, “donc ta femme, tu la traiteras aussi amoureusement que ta sœur. Tu ne lui feras pas du mal quand elle fera quelque chose qui te plait pas parce qu’elle est juste un humain, et les humains?”

“Ils font des erreurs.” répondis-je.

"C'est bien” dit il, “Ma doste derm” (Je t’aime)


Le bureau est rempli de livres philosophiques, scientifiques et religieux. Papa était un homme très intelligent qui parlait avec une aisance et sérénité qui le rendait d’autant plus agréable. Sur la droite de la chambre, il y a une armoire avec toutes ses vieilles affaires que maman a rangées. Elle ne nous laisse pas l’ouvrir mais des fois quand elle va faire les courses, Laila et moi, on prend la clef et on explore la pile. Donc bien sûr, je fais pareil. Je soulève le coin de la moquette décollée pour attraper la clef petite et froide. Je l'insère dans le trou rouillé, tournant la clef deux, trois fois pour bien m'assurer que la porte s'ouvre.


En écarquillant les portes, son turban blanc, l’iconique, tombe sur ma figure. Si l’armoire est mal organisée, c'est que Laila est cachée dedans. Un soupir de soulagement s'échappe de mes lèvres, je commençais à avoir faim. Mes bras, maintenant motivés pour retrouver ma sœur, accélèrent dans leur recherche à travers cette armoire qui paraît être celle de Narnia tellement elle est grande. Je cherche, je cherche, et je distingue le haut d’un niqab noir. Finalement. Je m'élance et je découvre Laila des affaires qui l’entouraient.

“Je t’ai trouvée! A moi ta part de Malida !!”. Ma joie d’avoir gagné cette partie fut effacée quand, à ma grande déception, je me rends compte que ce qui était caché par les habits de papa n'était pas Laila, sinon un vieux turban. En y repensant, elle n’allait pas être cachée dans une armoire remplie. Le bureau simpliste de Papa n’a pas beaucoup de cachettes, sauf celle que j'avais déjà explorée et l'arrière de son bureau.


En rentrant dans la chambre de mes parents, j'aperçois en premier les cadres de photos de famille sur le mur au-dessus de leur lit immaculé. Même si papa est mort, je continue à parler de mes parents au pluriel. Même si son corps n’est plus avec nous, son âme reste toujours aussi omniprésente. Bien évidemment, le lit est fait, avec un drap blanc et pur. Maman dit que ça montre de l’organisation et de la propreté aux invités. Elle me demande toujours de faire pareil avant qu’un invité vienne, même si les invités ne viennent jamais dans ma chambre, donc je ne comprends pas pourquoi elle veut que je la range. Je m’approche du sommier pour inspecter et aussitôt assis sur le bord, mon corps succombe à la fatigue. Il commençait sans doute à faire nuit, et l’heure du dîner se faisait sans doute imminente.


Mon corps sans énergie fit le tour de la chambre pour chercher Laila et au bout du deuxième tour, je me sentais trop fatigué pour la trouver tout seul. Vaincu, je fis un dernier tour de toutes les chambres pour être sûr que j’avais rien loupé.


“Laila ? Tu peux sortir ? Je ne sais pas où tu es. T’as gagné. Tu peux manger mon Malida. S'il te plait sors, je suis fatigué." je dis à voix haute en espérant qu'elle sortirait de sa cachette, mais après un silence qui me paraissait une éternité, j’ai donc abandonné.


Je sais que j’ai pas le droit de descendre et demander à maman d’aider à la trouver, c’est de la triche, mais normalement ça prend moins d'une heure pour la trouver. Je commence à me sentir mal. Mes pas se dirigent vers les escaliers et descendent les marches. Plus je descends, plus le salon se dévoile. J'aperçois Xola (Tante) Yasmine assise sur le divan, les yeux rivés sur la porte. Mon pied gauche atteint la première marche qui grince, faisant sursauter Yasmine. Aussitôt qu’elle me voit, son regard s'adoucit, mais ses sourcils restent froncés.


“Xola ?” je lui demande, ma voix frêle, se fissurant quand je parle, “J’arrive pas a trouver Laila. Elle est où?”.


Un silence inouï règne dans notre salon, et j’ai l’impression que mon corps se rétracte. Elle ouvre les lèvres pour me répondre, mais j'ai même pas besoin d'écouter, j'ai ses yeux pour sous-titrer. J’accepte ce que j’avais pendant trop longtemps éludé. Ce n'était pas une question de comprendre les femmes, sinon de comprendre sa peur. Dans mon jeu de cache-cache, ce n'est pas moi qui l’ai trouvée en premier, sinon, Vida et les autres méchants dont elle avait peur.


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Louisa Surget, rédactrice chez Décryptage Citoyen International



Le 28 décembre 2021





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