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Ancêtre du développement personnel ou outil à la réflexion? Le Prophète - Khalil Gibran


« Une femme dit alors: Parle nous de la joie et de la peine.

Il répondit:

Votre joie est votre peine sans masque.

Et le puits d’où s’élèvent vos rires a souvent été rempli de vos larmes.

Et comment pourrait-il en être autrement?

Plus votre peine entaille profondément votre être, plus vous pouvez contenir de joie. » (P. 31; chpt La joie et la peine)



David Roberts - Illustrations de ruines de Thèbes



C’est à travers ces douces paroles que Khalil Gibran, poète libanais, transmet dans son livre Le Prophète publié aux Etats-Unis en 1923, ses apprentissages et observations du bout de vie qu’il a pû expérimenter.

La prémisse est simple: depuis douze ans vit dans la cité d'Orphalese le prophète Almustafa, séparé de sa terre natale. Un jour, il voit enfin le navire de sa patrie s’approcher, et sait que le moment de quitter ses hôtes est venu. Il plonge alors dans une profonde remise en question, tiraillé par le vécu, le connu, le futur, l’incertitude, le sentiment d'appartenance, la douleur de la séparation et la joie des retrouvailles. Les habitants ne lui laissent que peu de temps dans ses pensées; et le ramènent à la réalité pour récolter quelques derniers conseils et sages paroles avant son départ. Ainsi se déroule le livre: un thème, une réflexion, des certitudes et affirmations prenant la forme distinguée, légère et simplement touchante de la poésie. L’amour, les enfants, le don, le boire et le manger, le travail, la joie et la peine sont certains des thèmes traités. Khalil Gibran retranscrit des concepts complexes, profonds, philosophiques sous la forme de simples et courtes phrases d'un vocabulaire à la structure et l'humilité indéniable. Le rythme y est léger et lyrique, comme un morceau de partition classique contant un premier amour d’été insouciant. C’est au final ce à quoi s’apparente le plus l’œuvre, une déclaration d’amour à la vie, la société, ses normes, ses contradictions et son imparfaite beauté. L’universalité et l'intemporalité de ses mots sont des plus touchantes. Néanmoins, au centre de ces belles paroles peut se créer une certaine dissonance.


A première vue, ses formules élégantes et les simples vérités peuvent traverser votre esprit, comme une illumination de sagesse et de bonnes résolutions. D’un coup tout est plus clair, vous voyez “le chemin”, prenez des décisions de vie et faites des changements de carrière radicaux. Peut être est-ce exagéré, mais après relecture, tout cela s’apparente grandement à du développement personnel. Loin de moi l’idée que le développement personnel serait une mauvaise chose, le ton de l’œuvre s'en rapproche néanmoins beaucoup. Alors pourquoi cela pourrait-il créer une certaine discorde à la lecture ?

Ce fameux ton utilisé semble toujours détenir des vérités absolues, une certaine confiance dans ce que l’auteur avance. Un certain guide de vie si l’on veut. Et dans notre société actuelle (ou du moins dans ma vision de notre société), un livre donnant des conseils de vie est à peu près égal à “un livre qui se fera du bénéfice sur la désespérance et/ou insatisfaction de la population''. Et on peut le voir dans les best-sellers du monde entier : les plus grosses ventes de tous les temps sont la Bible, le Coran et Le Petit Livre Rouge. Ainsi que, dans le top 3 des ventes d’Amazon en 2021, figurent en première et troisième place Atomic habits et The four agreements. Que ce soit à travers la religion ou le développement personnel, beaucoup de personnes à la recherche “du bonheur” s'empressent de lire ces guides leur donnant: “comment tel figure historique a changé la face du monde en respectant les principes de son dieu”, “les huit étapes pour devenir riche", “le secret pour régler tous vos problèmes" ou encore, "comment être plus productif et mieux gérer son temps”.


Comme si spiritualité et bonheur étaient mêlés. Comme si au final, être malheureux ne dépendait que de nous-même, sans que nous sachions comment l’atteindre; mais que bien heureusement, si nous suivions à la lettre ces principes presque inapplicables à la réalité, tout allait s’arranger. Si autant de personnes sont malheureuses, ne serait-ce pas un problème sociétal plutôt qu’individuel? L’homme a-t-il besoin d’une forme de spiritualité pour être heureux? Ou est-il finalement juste condamné à l'insatisfaction permanente, cherchant à toujours améliorer sa situation? Nous pourrions nous poser ces questions, lire tous les livres de Laurent Gounelle sur le sujet, et passer une éternité à essayer d’y répondre, sans jamais parvenir à une vérité incontestable. Nous pourrions débattre pendant longtemps de ce phénomène de société en vain. C’est pourquoi j’aimerais maintenant revenir au Prophète.


La question du bonheur ne cesse de se poser dans les textes philosophiques, antiques comme modernes, vous trouverez donc à la fin de l’article des références à explorer sur le sujet.




Pixabay - Illustration de livre dans un lieu imaginaire avec château et forêts



S’il est si similaire à ce dont on vient d'évoquer, pourquoi ou en quoi, est-il au final si différent? Premièrement, il est possible que sa nuance repose sur son humilité. Que ce soit dans sa structure, son vocabulaire, la poésie, ou les thèmes traités, tout est amené avec une grande simplicité. Ensuite, le ton de l’histoire est assuré, mais c’est au cœur de l’histoire que se loge la divergence. C’est un village qui demande, de sa propre volonté, des conseils à une figure de sage. Cet angle de vue change directement la dynamique car cela nous laisse la liberté de décider de suivre ou non, les paroles du prophète. Nous pouvons tous demander des conseils.


Cela peut être à une personne que nous considérons comme un modèle, et parfois pas forcément. Chaque individu est si complexe, qu’au final nous choisissons toujours de suivre ou non certaines paroles. Les histoires d’un grand-père peuvent détenir des secrets des plus fascinants, comme des avis très controversés parfois dans une seule et même phrase. C’est d’ailleurs au début de l’ouvrage, quand nous rentrons dans les pensées et questionnements du Prophète, que nous prenons conscience de sa simple humanité et donc incertitude. En nous donnant ses observations à travers son personnage, Khalil Gibran nous laisse le choix. Cela peut se lire comme une simple poésie. Cela peut se lire comme une leçon de vie. Ou encore, cela peut se lire comme un joli baratin qu’on ne comprend pas vraiment et qui nous agace un peu. Comme pour certains en allant à la messe de Noël pour faire plaisir à leur grand-mère. Comme pour d’autres en se retrouvant obligés de parler politique sans vraies connaissances ou intérêts. (Et très certainement aussi comme certains membres de ma famille lorsque la nouvelle génération leur parle d’alternatives au capitalisme, du respect des pronoms et du male gaze). Au final, chaque parole et chaque thème peuvent être discutés. C’est d’ailleurs de mon point de vue, une invitation au questionnement, surtout si l’on prend en compte l’année de sortie de l’ouvrage.


Certaines paroles peuvent être controversées. Par exemple, lorsqu’il considère la liberté comme des règles qui nous enferment:

“Aux portes de la cité et dans vos foyers, je vous ai vu vous prosterner et adorer votre liberté,


Tels des esclaves qui se courbent devant leur tyran et chantent ses louanges pendant qu’il les assassine.” (p.47, chpt La Liberté)


Mais aussi, que la souffrance comme une nécessité ou même un cadeau:

“Votre souffrance est la rupture de la coquille dans laquelle votre intelligence est enfermée.


De même que le noyau du fruit doit se briser pour exposer son coeur au soleil, de même vous devez connaître la souffrance.


Si votre cœur pouvait rester émerveillé devant les miracles quotidiens de la vie, votre souffrance ne vous semblerait pas moins merveilleuse que votre joie, (...)


Vous avez choisi vous-même une grande partie de votre souffrance.” (p.51, chpt La Souffrance)


Et encore, lorsqu’il écrit noir sur blanc que lors d’un crime, la victime est également coupable:

“ L’homme assassiné est en partie responsable de son propre meurtre,

L’homme volé n’est pas étranger à son propre vol.


Le juste n’est pas innocent des forfaits du méchant,

Ni celui qui a la main blanche des actes du félon.


Oui, le coupable est souvent victime de celui qu’il offense”. (p.43, chpt Le Crime et Le Châtiment).




Ces exemples peuvent générer en vous de la révolte, un désaccord, ou des questionnements. Peu importe ce que vous ressentez, je trouve que c’est l’outil parfait pour explorer. Écouter cette sensation de révolte, d'apaisement ou encore de curiosité, et aller jusqu’au bout du “pourquoi est-ce que je réagis comme ça?". Découvrir ce que signifient ces paroles pour mon inconscient, articuler mes pensées sur le sujet. C’est là que réside, de mon point de vue, la magie de ce livre. Il provoque en moi des réactions qui me poussent à réfléchir, me questionner, et me mettre a la place de l’auteur.

Alors que vous vouliez juste de la jolie poésie, ou un peu de philosophie, une lecture courte, ou vous amuser à questionner et déconstruire chaque thème abordé, je vous conseille de lire le Prophète, de Khalil Gibran.

Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité, pour un citoyen plus éclairé


Camille Muller, rédactrice chez Décryptage Citoyen International.

Le 8 mars 2022

Pour aller plus loin :


Philosophies et débats sur le bonheur :


  • Chrysippe Chrysippe — Œuvre philosophique, édité par Charles Dufour, deux volumes parus (fragments sur la logique et la physique), Les Belles Lettres, Paris, 2004.

  • Cicéron: Des fins, des biens et des maux; De natura Doerum

  • Epictète: Manuel

  • Marc Aurèle, Pensées pour moi-même

  • Plutarque : Des contradictions des Stoïciens



Sources utilisées dans la rédaction de cette revue de lecture :


Livres les plus vendus dans l’histoire:


Livre les plus vendus sur Amazon en 2021:


Laurent Gounelle:


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